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Sommaire de l'anthologie

L'anthologiste

Cont@ct

 

Jules Romains

 

Né en 1885, français

 

Knock ou Le Triomphe de la médecine

Acte III

Scène VI

Le docteur: - Vous allez dire que je donne dans le rigorisme, que je coupe les cheveux en quatre. Mais, est-ce que, dans votre méthode, l'intérêt du malade n'est pas un peu subordonné à l'intérêt du médecin?

Knock: - Docteur Parpalaid, vous oubliez qu'il y a un intérêt supérieur à ces deux-là.

Le docteur: - Lequel?

Knock: - Celui de la médecine. C'est le seul dont je me préoccupe.

    Silence. Parpalaid médite.

Le docteur: - Oui, oui, oui.

    à partir de ce moment jusqu'à la fin de la pièce, l'éclairage de la scène prend peu à peu les caractères de la Lumière Médicale qui, comme on le sait, est plus riche en rayons verts et violets que la simple Lumière Terrestre.

Knock: - Vous me donnez un canton peuplé de quelques milliers d'individus neutres, indéterminés. Mon rôle, c'est de les déterminer, de les amener à l'existence médicale. Je les mets au lit, et je regarde ce qui va pouvoir en sortir. Un tuberculeux, un névropathe, un artério-scléreux, ce qu'on voudra, mais quelqu'un, bon Dieu! quelqu'un! rien ne m'agace comme cet être, mi-chair mi-poisson que vous appelez un homme bien portant.

*

Knock: - C'est un paysage rude, à peine humain, que vous contempliez. Aujourd'hui, je vous le donne tout imprégné de médecine, animé et parcouru par le feu souterrain de notre art. La première fois que je me suis planté ici, au lendemain de mon arrivée, je n'étais pas trop fier; je sentais que ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste terroir se passait insolemment de moi et de mes pareils. Mais maintenant, j'ai autant d'aise à me trouver ici qu'à son clavier l'organiste des grandes orgues. Dans deux cent cinquante de ces maisons - il s'en faut que nous les voyions toutes à cause de l'éloignement et des feuillages - il y a deux cent cinquante chambres où quelqu'un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c'est encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais les malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en marge de la médecine, la nuit m'en débarrasse, m'en dérobe l'agacement et le défi. Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que, pour tout ce monde, leur premier office est de rappeler mes prescriptions; qu'elles sont la voix de mes ordonnances. Songez que, dans quelques instants, il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures, c'est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois...

 

 

**

 

Bernard: - C'est que, docteur, je suis très impressionnable. Si je me plonge là-dedans, je n'en dormirai plus.

Knock: - C'est précisément ce qu'il faut. Je veux dire: voilà l'effet de saisissement qu'il faut porter jusqu'aux entrailles de l'auditoire. Vous, monsieur Bernard, vous vous y habituerez. Mais, eux, qu'ils n'en dorment plus.