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Sommaire de l'anthologie

L'anthologiste

Cont@ct

 

Alberto Moravia

 

 

La Ciociara (1957)

Chapitre 1

Et tout à coup, je laisse échapper : - J'espère que c'est aussi pour moi que tu acceptes? - Pourquoi dis-je cela, je n'en sais trop rien, sans doute parce que j'étais convaincue qu'il m'aimait bien et qu'en cette heure difficile, j'aurais eu plaisir à l'entendre dire qu'il ferait cela pour moi. Il me regarda un moment, puis ôta son cigare de sa bouche et le posa sur le bord de la table. Puis alla vers la porte du sous-sol, monta les marches, la ferma, mit la barre avec le cadenas, si bien que nous restâmes dans une obscurité complète.

J'avais compris tout à coup; le souffle me manquait, le cœur me battait fort, mais je ne puis dire que j'étais sur la défensive, je me sentais toute troublée. J'imagine que c'était la faute des circonstances : Rome sens dessus dessous, la pénurie, la peur et le chagrin de quitter ma boutique et ma maison, sans compter le sentiment de n'avoir pas, comme toutes les femmes, un homme dans ma vie qui, à cette heure, pourrait m'aider et me donner du courage. Le fait est que, pour la première fois de ma vie, pendant que Giovanni venait au-devant de moi dans le noir, je sentis mon corps se détendre et devenir tout faible et consentant; aussi, quand il me prit dans ses bras, ma première impulsion fut-elle de me serrer contre lui et de chercher ses lèvres avec ma bouche haletante. Il me poussa sur des sacs de charbon de bois et je me donnai à lui avec la sensation que, pour la première fois, je me donnais vraiment à un homme et, quoique les sacs fussent durs et lui très lourd, je me sentais légère et soulagée. Quand ce fut fini et qu'il s'écarta de moi, je demeurai assez longtemps couchée sur les sacs, heureuse; il me semblait presque être redevenue jeune, au temps où j'arrivais à Rome avec mon mari, rêvant d'éprouver un sentiment semblable que je n'éprouvais pas, au contraire, puisque j'avais pris en dégoût les hommes et l'amour.

[Lu la 13840e journée, dimanche 20 juillet 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 21-22]

 

C'est que, depuis quelque temps, entre les alertes, la pénurie de vivres, l'idée de partir et tant d'autres choses, la vie n'était plus une vie pour moi; je n'avais même plus envie d'astiquer ma maison, moi qui d'habitude me mettais à genoux par terre pour cirer les carreaux et les frottais avec tant d'ardeur pour les rendre comme un miroir, que j'en perdais le souffle. Il me semblait que ma vie avait rompu son équilibre, comme une caisse qui tombe d'une charrette, laissant s'échapper et s'éparpiller tout son contenu sur la route. Quand je pensais à ce que j'avais fait avec Giovanni et à la tape qu'il m'avait donnée sur le derrière, je me sentais, moi aussi, désemparée comme ma vie, capable désormais de faire n'importe quoi, fût-ce de voler ou de tuer, puisque j'avais perdu le respect de moi-même et que je n'étais plus la femme d'autrefois. Je me consolais en pensant à Rosetta qui avait une mère pour la protéger. Elle, au moins, serait ce que je n'étais plus. Ah! vraiment, la vie est faite d'habitudes et l'honnêteté en est une comme une autre; une fois que nous avons changé ces habitudes, la vie devient un enfer et nous, des démons déchaînés, sans respect pour les autres et pour nous-mêmes!

[Lu la 13840e journée, dimanche 20 juillet 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 24-25]

 

Chapitre 2

Je ne me démontai pas, surtout avec Rosetta à mes côtés; on ne peut savoir quelle force vous donne un être plus faible que soi qui a besoin de protection !

[Lu la 13840e journée, dimanche 20 juillet 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 48]

 

Chapitre 3

- Tu vois, ma petite, ce qu'on peut avec de l'argent ? - Elle me répondit - C'est la Madone qui nous a aidées, maman, je le sais, en suis sûre... elle nous aidera toujours. - Je n'osai la contredire, car je la savais très dévote; elle faisait ses prières chaque matin en se levant et le soir en se couchant, et je lui avais moi-même inculqué cette habitude selon la coutume de mon pays. Mais je ne pouvais 'empêcher de penser que le secours de la Madone avait d'assez étranges voies : l'argent avait poussé Tommasino à nous sortir d'affaire; mais cet argent, je l'avais gagné au marché noir, grâce à la guerre et à la disette. La Madone aurait donc voulu la guerre et la disette ? Et pourquoi ? Pour nous punir de nos péchés ?

[Lu la 13851e journée, jeudi 31 juillet 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 72-73]

 

Je les connaissais bien, les macere! Jeune fille, j'y avais travaillé comme une bête de somme, à porter sur la tête des corbeilles de pierres pour faire les murs de soutènement, et je m'étais habituée à monter et descendre les passages abrupts et les marches qui font communiquer les macere entre elles. La construction de ces terrasses demande une peine énorme, car le paysan doit défricher la pente, extirper le maquis, arracher une à une les pierres et les monter à bras pour faire les murs, rapporter de la terre même. Mais, une fois faites, ces macere lui fournissent tout ce qui lui est nécessaire, sans qu'il ait, pour ainsi dire, plus rien à acheter.

[Lu la 13857e journée, mercredi 6 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 75]

 

Impossible de décrire l'allégresse qui régnait autour de cette table; tout en mangeant et buvant, on ne parlait que de boire et de manger, de ce que l'on mangerait et boirait et de ce que l'on avait bu et mangé dans le passé. Pour ces gens de Fondi, comme pour ceux de chez moi d'ailleurs, bien manger est une chose aussi importante que de posséder, à Rome, une automobile et un appartement aux Parioli; pour eux, celui qui mangeotte et boit peu est un pauvre gueux, et qui veut être considéré comme un signore doit s'efforcer de manger et de boire le plus possible, puisque c'est la seule manière d'être admiré et considéré. J'étais à côté de la femme de Filippo, cette femme si pâle aux seins énormes dont j'ai parlé plus haut. Elle n'était pas gaie, la pauvre, et on la sentait malade, mais elle se vantait devant moi de toutes les provisions alimentaires qu'ils avaient chez eux, afin de m'éblouir. Gens de campagne, en somme, ignorant que les vrais bourgeois, ceux des villes, mangent peu, très peu, surtout les femmes, et mettent leur richesse dans leur maison, leurs bijoux, leur toilette. Ceux d'ici, au contraire, étaient vêtus comme des mendiants, mais ils étaient aussi fiers de leur lard et de leurs neufs que les dames romaines de leurs robes de soie.

[Lu la 13858e journée, jeudi 7 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 82]

 

Les réfugiés (certains d'entre eux du moins) étaient plus riches, ils savaient lire et écrire, ne portaient pas de ciocie et les femmes étaient vêtues comme à la ville; chez eux, on mangeait mieux. Mai dès le premier jour, mes préférences allèrent aux paysans. Cette sympathie, je la devais sans doute au fait qu'avant d'être commerçante j'étais moi-même paysanne, mais aussi à l'étrange sensation que j'éprouvais en face des réfugiés : leur instruction n'avait pas servi à les rendre meilleurs, au contraire : un peu comme chez certains écoliers qui, ayant appris à écrire à l'école, se servent de leur savoir pour couvrir les murs d'inscriptions grossières. Je dis, moi, qu'il ne suffit pas d'instruire les gens, il faudrait surtout leur apprendre à se bien servir de leur instruction.

[Lu la 13871e journée, mercredi 20 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 96]

 

J'avais élevé Rosetta avec un grand soin, comme une fille de bourgeois, veillant à ce qu'elle ignorât tout des laideurs du monde et, autant que cela m'était possible, la tenant éloignée de tout mal. Bien que croyante, je ne suis pas ce qu'on appelle une femme religieuse la religion, chez moi, a des hauts et des bas; il m'arrive - comme cette nuit-là sur la macera - d'y croire sincèrement et d'autres fois - comme le jour où nous quittâmes Rome précipitamment - de n'y pas croire du tout. En tout cas, la religion ne me fait jamais perdre de vue la réalité qui est ce qu'elle est et contredit souvent les affirmations répétées des prêtres. Mais pour Rosetta, il en allait autrement. Etait-ce parce que, jusqu'à l'âge de douze ans, je l'avais fait élever, demi-pensionnaire chez les sœurs, était-ce un effet de son tempérament? Rosetta était dévote jusqu'au fond de l'âme, tout d'une pièce, sans une hésitation, sans un doute, si assurée et convaincue que, pour ainsi dire, elle ne touchait jamais à ce sujet et, probablement, n'y pensait même pas : pour elle, la religion était comme l'air qu'on respire, qui entre dans nos poumons et en sort sans que nous y prenions garde.

Tant de choses se sont passées depuis qu'il m'est difficile d'expliquer maintenant comme était ma Rosetta au temps de notre fuite de Rome. Qu'il vous suffise de savoir qu'en ce temps je pensais qu'elle était la perfection même. C'était un de ces êtres auxquels même les médisants ne peuvent attribuer aucun défaut. Elle était bonne, franche, sincère et désintéressée. Moi, j'ai mes sautes d'humeur, il m'arrive de me mettre en colère, de hurler, d'en venir aux coups parfois, car alors je perds la tête. Mais jamais Rosetta ne me répondit mal, jamais elle ne me garda rancœur de mes emportements, toujours elle se montra une fille parfaite. Sa perfection ne consistait pas à être sans défauts, mais à faire et à dire toujours la chose juste, la chose entre mille qu'il fallait dire et faire... Parfois, j'en étais saisie d'une sorte de peur et je me disais : ma fille est une sainte! Et n'est-ce pas le fait d'une sainte de se comporter aussi bien et d'une manière aussi parfaite quand on n'a aucune expérience de la vie et qu'on n'est, au fond, qu'une enfant? Jusqu'alors, elle n'avait rien fiait d'autre que de vivre avec moi, m'aidant, après ses années d'école, aux travaux du ménage et parfois au magasin, mais il semblait qu'elle eût tout fait et tout connu Je pense maintenant que cette perfection, qui me paraissait presque incroyable, venait précisément de son inexpérience et de l'éducation que lui avaient donnée les sœurs. Inexpérience et dévotion, fondues ensemble, formaient cette perfection que je croyais solide comme un roc et qui était en réalité fragile comme un château de cartes. En somme, je ne me rendais pas compte que la vraie sainteté est connaissance et expérience, mais non candeur et ignorance, comme chez Rosetta.

[Lu la 13871e journée, mercredi 20 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 98-99]

 

Chapitre 4

En somme, ils n'achetaient rien, faisaient tout par eux-mêmes, mais ils le faisaient mal, en « saboteurs ».

Un jour, comme je faisais part de ces remarques à Michel, le fils de Filippo, il me répondit gravement en hochant la tête : — Mais qui travaille à la main, maintenant qu'il existe des machines ?... Seulement des miséreux comme ceux-ci, les paysans de cette contrée arriérée et pauvre qu'est l'Italie... — N'allez pas croire que Michel méprisait les paysans, tout au contraire. Mais il avait une façon à lui de s'exprimer, crue et péremptoire, avec le maximum d'âpreté et en même temps — j'en étais frappée chaque fois — sans violence dans la voix, sur un ton tranquille, comme s'il s'agissait de choses évidentes et naturelles qu'il ne discutait plus depuis longtemps et qu'il se bornait à énoncer comme un autre dirait que la pluie tombe ou que le soleil luit.

Un curieux type, ce Michel ! A cause de l'amitié qui naquit entre nous et parce que je devais l'aimer comme un fils, je veux vous le dépeindre, quand ce ne serait que pour l'avoir une dernière fois devant les yeux. De taille moyenne, plutôt petit même, mais large de carrure, il avait une grosse tête enfoncée dans les épaules et un front particulièrement haut. Il portait des lunettes et marchait très droit, se redressant fièrement de l'air de quelqu'un qui ne se laisse intimider et dominer par personne. Il était fort savant et, à ce que me dit son père, devait passer une thèse ou l'avait passée — je ne me souviens plus — cette année même. Âgé de vingt-cinq ans à peine, ses lunettes et la gravité de son attitude lui en faisaient donner trente. Mais son caractère surtout était insolite, différent de celui des autres réfugiés et même de celui des gens que j'avais connus jusque-là. Comme je vous l'ai dit, il s'exprimait avec une assurance absolue, en homme convaincu d'être le seul à connaître et à dire la vérité. C'est de cette conviction, à mon avis, que venait cette singularité que j'ai signalée : tout en disant des choses dures et violentes, il ne s'échauffait jamais et parlait d'un ton posé et raisonnable, comme s'il traitait de choses sur lesquelles tout le monde était depuis longtemps d'accord. D'accord, moi je ne l'étais guère avec lui et à l'entendre parler, par exemple, du fascisme et des fascistes, j'éprouvais un sentiment de stupeur.

Pendant vingt ans, en effet, c'est-à-dire depuis que j'avais commencé à raisonner, je n'avais entendu que des louanges à propos du gouvernement et, bien qu'il m'arrivât parfois de trouver à redire sur tel ou tel sujet, surtout en ce qui touchait mon commerce car je ne me suis jamais occupée de politique, je pensais que puisque les journaux approuvaient le gouvernement, ils devaient avoir de bonnes raisons et que ce n'était pas à nous, pauvres ignorants, à juger de choses que nous ne comprenions pas. Et voici que Michel niait tout : selon lui, depuis vingt ans, rien de valable ne s'était fait en Italie, rien ne trouvait grâce à ses yeux. D'après Michel, Mussolini et ses ministres ainsi que tous les personnages importants et tous ceux qui comptaient pour quelque chose étaient des bandits (c'est le mot qu'il employait : des « bandits »). Je restais bouche bée en face de ces affirmations, prononcées avec tant d'assurance, de désinvolture et de calme. J'avais toujours entendu dire que Mussolini était pour le moins un génie; ses ministres, de grands hommes; les secrétaires fédéraux, des gens de bien, intelligents (si l'on voulait être modeste), et que tous les autres personnages de moindre importance étaient hommes à qui l'on pouvait se fier, les yeux fermés. Et voilà que Michel venait me retourner, comme on dit chez nous, l'omelette sous le nez, d'un seul coup, et les traitait, tous autant qu'ils étaient, de bandits. Parfois je me demandais comment il en était arrivé là; certes, beaucoup d'Italiens avaient changé leur façon de penser à partir du moment où la guerre avait mal tourné; mais je n'avais pas l'impression que ce fût son cas. Non, on aurait dit qu'il était né en pensant ces choses, naturellement, comme les autres enfants appellent par leur nom les plantes, les animaux et les gens. Simplement, il y avait en lui une méfiance instinctive, enracinée, irrésistible envers tout et tous. Et cela me paraissait d'autant plus surprenant qu'il n'avait que vingt-cinq ans et qu'il n'avait pour ainsi dire jamais connu autre chose que le fascisme. Élevé par des fascistes, il eût dû, logiquement parlant si l'éducation compte pour quelque chose, être fasciste lui-même, ou tout au moins, comme tant de gens d'alors, critiquer le fascisme, certes, mais du bout des lèvres et sans conviction. Et je ne pouvais m'empêcher de penser que quelque chose dans cette éducation avait dû ne pas tourner rond, sinon Michel n'aurait pas exprimé de telles idées.

On pensera peut-être que, pour parler de la sorte, Michel avait derrière lui de nombreuses expériences. Certes, il arrive qu'après une tentative malheureuse, une expérience ratée (et cela peut se produire sous tous les gouvernements) on soit amené à généraliser, à voir tout en noir, à juger que tout est mal, que tout est faux. Mais non, en fréquentant Michel, je m'aperçus peu à peu que les expériences qu'il avait à son acquis se réduisaient à peu de choses, anodines comme chez la plupart des jeunes gens de son âge et de sa condition. Il avait grandi à Fondi, au sein de sa famille, y avait fait ses premières études et, comme tous ses camarades, avait été d'abord balilla, puis avanguardiste. Plus tard il s'était inscrit à l'université de Rome et il y avait étudié plusieurs années, vivant chez un de ses oncles, magistrat. Et c'était tout. Jamais il n'était allé à l'étranger; de l'Italie, à part Fondi et Rome, il connaissait tout juste les villes principales. En somme, rien d'extraordinaire ne lui était jamais arrivé, ou s'il y avait eu quelque chose, cela s'était passé dans sa tête, mais non dans sa vie.

Par exemple, en matière de femmes, il n'avait jamais, à mon avis, fait cette expérience de l'amour qui, à défaut d'autre chose, ouvre les yeux de tant de garçons sur les réalités de l'existence. Lui-même me dit plus d'une fois qu'il n'avait jamais été amoureux, jamais fiancé, que jamais il n'avait fait la cour à une femme. Tout au plus, à ce que je crus comprendre, avait-il eu quelque commerce avec des filles publiques, comme tous les jeunes gens qui n'ont ni argent ni relations. J'en conclus que ces convictions si enracinées, il se les était faites, pour ainsi dire, sans s'en rendre compte, par esprit de contradiction.

Pendant vingt ans, les fascistes s'étaient égosillés à proclamer que Mussolini était un génie et ses ministres de grands hommes; et lui, dès qu'il avait pu raisonner, instinctivement, comme une plante étend ses rameaux du côté du soleil, il avait pensé le contraire de ce qu'on proclamait si fort. Ce sont là des choses mystérieuses, je le sais, et ce n'est pas moi, pauvre ignorante, qui prétendrai les comprendre et les expliquer; mais j'ai souvent remarqué que les enfants font juste le contraire de ce qu'on leur commande ou de ce que font leurs parents; non parce qu'ils jugent mal ce que font ces derniers, mais pour l'unique et excellente raison qu'ils sont des enfants et leurs parents, des parents, et qu'ils veulent vivre leur propre vie, comme leurs parents ont vécu la leur. Ce devait être ainsi pour Michel. Il avait été élevé par des fascistes, pour devenir un fasciste, et par le seul fait qu'il voulait vivre et penser à sa guise, il était devenu antifasciste.

[Lu la 13873e journée, vendredi 22 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 113-116]

 

À dire vrai, rien de ces promenades ne reste dans mon souvenir, sinon les propos de Michel. Mais je me souviens de toutes ses paroles parce qu'elles étaient nouvelles pour moi, comme je me souviens de lui parce qu'il représentait à mes yeux un type d'homme que je n'avais jamais encore rencontré.

Nous étions deux femmes incultes et lui, un homme qui avait beaucoup lu et savait beaucoup de choses. Mais j'avais une expérience de la vie qu'il n'avait pas et je pense maintenant que malgré tous les livres qu'il avait absorbés et les choses qu'il avait apprises, c'était au fond un ingénu qui ignorait tout de l'existence et se faisait sur beaucoup de points des idées fausses. Je me souviens par exemple d'une de nos conversations des premiers jours (il nous tutoyait toutes deux, comme nous le tutoyions lui-même) : — C'est pourtant vrai, Cesira, que tu es commerçante jusqu'au bout des ongles, mais, par bonheur, le commerce ne t'a pas gâtée... tu es restée ce que tu étais dans ton enfance...

— Et qu'étais-je donc? — Une campagnarde... — Beau compliment! dis-je, en dehors de la terre, les paysans ne connaissent rien, ne savent rien... ils vivent comme des bêtes... — Michel se mit à rire : — Autrefois, ce n'était pas un compliment... maintenant, c'en est un... aujourd'hui, les bourgeois qui lisent, écrivent, vivent en ville, les voilà les vrais ignorants, les vrais inconscients, les vrais barbares... il n'y a rien à faire avec eux... avec vous, au contraire, gens de la campagne, on peut tout reprendre depuis le début... — Reprendre depuis le début? demandai-je étonnée, ne comprenant pas. — Eh bien, oui, refaire des hommes nouveaux... — Je m'exclamai :

— On voit bien que tu ne connais pas les paysans, mon cher... c'est avec eux qu'on ne peut rien faire... comment les crois-tu donc?... ce sont les hommes les plus arriérés qui soient... et tu parles d'hommes nouveaux!... ils étaient déjà paysans avant qu'il y eût des gens en ville... Paysans ils sont, paysans ils resteront... — Il secoua la tête d'un air de pitié et laissa tomber le sujet. J'eus l'impression qu'il ne voyait pas les gens de la campagne tels qu'ils étaient en réalité, mais comme il voulait les voir, pour des raisons à lui.

Seuls les paysans et les ouvriers trouvaient grâce à ses yeux; mais à mon avis, il ne connaissait ni les uns ni les autres et je lui dis un jour : — Tu parles toujours des ouvriers, Michel, mais tu ne les connais pas... — Et toi, les connais-tu? répliqua-t-il. — Bien sûr que je les connais... il en venait tant au magasin, de tout le quartier... — Quel genre d'ouvriers? — Mais... de tous les genres... artisans, plombiers, maçons, électriciens, menuisiers... des gens qui peinaient, quoi !... — Et, d'après toi, comment sont-ils, les ouvriers? demanda-t-il d'un air tant soit peu narquois, comme s'il s'attendait à m'entendre dire des sottises. — Comment ils sont ?... que te dire, mon cher... des hommes comme les autres... il y en a de bons et de mauvais... quelques-uns sont des feignants et d'autres des travailleurs... certains sont de bons maris, d'autres courent après les filles... il y en a qui boivent et d'autres qui jouent... il y a de tout chez eux comme partout, comme chez les bourgeois, les paysans ou les fonctionnaires... — Tu as sans doute raison, dit-il, tu les vois comme des hommes pareils aux autres et c'est juste... si tout le monde les voyait comme toi, c'est-à-dire comme des êtres pareils aux autres et les traitait en conséquence, certaines choses n'arriveraient pas et nous ne serions peut-être pas ici, à Sant-Eufemia... — Et comment les autres les voient-ils? — Ils ne les considèrent pas comme des hommes, seulement comme des ouvriers... — Et toi? — Moi aussi, je vois en eux des ouvriers... Alors, fis-je, c'est donc que tu es un peu responsable de notre présence ici... car je répète ce que tu viens de dire : tu vois en eux des ouvriers et non des hommes comme les autres... — Et lui : — Comprends-moi, Cesira... bien sûr que je vois en eux l'ouvrier, mais pour de bonnes raisons... tandis que les autres ne les considèrent ainsi que pour mieux les exploiter... moi, au contraire, c'est pour les défendre... — En somme, dis-je brutalement, tu es un esprit subversif... — Il parut déconcerté : — Que veux-tu dire? — C'est un mot que j'ai appris d'un brigadier de gendarmerie qui fréquentait notre magasin... tous ces esprits subversifs, disait-il, entretiennent l'agitation chez les ouvriers... — Michel réfléchit, puis : — Eh bien, admettons que je sois un esprit subversif... — Alors, tu t'es occupé, toi, à faire de l'agitation chez les ouvriers? — Il haussa les épaules et admit de mauvaise grâce qu'il ne s'en était jamais occupé. - Tu vois bien que tu ne les connais pas, les ouvriers, déclarai-je. Et, cette fois, il ne répondit rien.

[Lu la 13874e journée, samedi 23 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 117-120]

 

Rosetta et moi commentions les événements, plaignant le pauvre Severino qui avait perdu ses tissus et, plus encore, sa liberté. Michel, très sombre, se taisait, la tête basse, mais tout à coup il haussa les épaules et grommela : — Tant pis pour lui! — Je protestai : — Oh! peux-tu dire une chose pareille... voilà un pauvre homme ruiné et qui va peut-être laisser sa peau à la guerre... — Michel ne répondit pas, et puis soudain, il s'écria : — Tant qu'ils ne perdront pas tout, ils ne comprendront rien... il faut qu'ils perdent tout, qu'ils souffrent et pleurent des larmes de sang... alors seulement, ils seront mûrs... — J'objectai : — Mais Severino n'a pas agi par intérêt : ce qu'il avait fait, c'était pour sa famille! — Michel eut un mauvais rire, presque brutal : — La famille... la famille !... le grand mot pour justifier toutes les lâchetés, dans notre pays... Eh bien ! tant pis pour la famille.

[Lu la 13482e journée, jeudi 28 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 136-137]

 

Cette circonstance confirma les réflexions que je m'étais faites le jour où Michel m'avait parlé de sa vocation manquée. En réalité, malgré toutes ses sorties contre la religion, Michel avait beaucoup plus de points communs avec les prêtres qu'avec des hommes comme son père ou les autres réfugiés. Cette apostrophe véhémente, lorsqu'il s'était aperçu que l'histoire de Lazare ennuyait ses auditeurs qui ne l'écoutaient pas, il eût fallu y changer peu de mots pour qu'un curé de campagne la prît à son compte au sermon du dimanche quand, se démenant dans la chaire, il s'aperçoit que ses paroissiens distraits ne lui prêtent aucune attention. C'était bien l'indignation du prêtre qui ne voit en autrui que pécheurs à instruire et à remettre dans la bonne voie, non celle d'un homme qui se considère comme semblable aux autres hommes.

[Lu la 13879e journée, jeudi 28 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 140-141]

 

Chapitre 5

— Mon père n'est pourtant pas méchant... mais pour deux paires de draps et quelques grammes d'or, il allait tuer un homme... Nous autres, pour une idée, nous ne serions même pas capables de tuer un poulet...

Paride dit lentement, les yeux fixés sur le feu : — Eh! Michel, c'est que pour les hommes, les idées comptent moins que leur bien... prends un prêtre, par exemple... si, en confession, tu lui avoues que tu as volé, bien tranquillement il t'ordonne, en guise de pénitence, de réciter quelques prières à saint Joseph, et puis il te donne l'absolution... Mais si tu entres à la cure et que tu voles... je ne sais pas moi... un couvert d'argent... tu entendras ses hurlements... pas question d'absolution... il enverra chercher le brigadier de gendarmerie et te fera arrêter... donc, si un prêtre qui est un prêtre se comporte ainsi, pense ce que nous sommes capables de faire, nous autres...

[Lu la 13879e journée, jeudi 28 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 158]

 

En cette triste circonstance, Michel me donna une fois de plus une preuve de l'étrange dureté de son caractère. Comme le soir de ce jour nous parlions dans la cabane des bombardements, il me dit soudain : — Ces réfugiés qui pleurent aujourd'hui leur maison détruite, sais-tu ce qu'ils disaient quand ils lisaient dans les journaux que nos bombardiers avaient, comme on dit, pulvérisé quelque ville ennemie? Je les ai entendus de mes oreilles, ils disaient : — Bah! si on les bombarde, c'est qu'ils le méritent! — Comment, fis-je, tu ne plains pas ces pauvres gens qui n'ont plus de foyer et en sont réduits à errer, sans rien sous le ciel, comme des bohémiens ?... — Si, je les plains, mais pas davantage que ceux qui, avant eux, ont perdu tout ce qu'ils avaient... Je te le dis, Cesira, moi aujourd'hui, toi demain... ils ont applaudi quand on bombardait les villes anglaises, françaises, russes, maintenant, c'est leur tour. N'est-ce pas juste? Et toi, Rosetta, qui crois en Dieu, ne vois-tu pas en cela le doigt de la Providence? — Comme d'ordinaire quand il faisait allusion à la religion, Rosetta ne répondit pas et la conversation en resta là.

[Lu la 13880e journée, vendredi 29 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 162-163]

 

Tommasino s'installa avec sa famille dans cette grotte qui avait autrefois servi de refuge à des brigands. Vous penserez peut-être qu'il se sentit désormais en sécurité, à l'abri des bombes, et que sa grande peur lui passa... Pas du tout... il avait reçu un tel choc que l'épouvante lui était entrée dans le sang comme une mauvaise fièvre; même sous les tonnes de rocher qui le protégeaient, il ne faisait que trembler de la tête aux pieds et passer ses journées, appuyé contre la paroi rocheuse, tout enroulé dans une couverture. — Je vais mal... je vais mal... ne cessait-il de répéter d'une voix faible et lamentable; il ne mangeait plus, ne dormait pas et dépérissait à vue d'œil, fondant comme une bougie. J'allai lui rendre visite et le trouvai, maigre et abattu à faire pitié, grelottant dans sa couverture; ne me rendant pas compte à quel point il était malade, je le plaisantai un peu : — Voyons, Tommasino, de quoi as-tu peur, maintenant ? Crains-tu que les bombes ne se faufilent par le bois, comme des serpents, et ne viennent te trouver jusque dans ton lit? — Il me regardait comme s'il ne me comprenait pas et marmottait : — Je vais mal... je vais mal... — Quelques jours plus tard, nous apprîmes qu'il était mort, mort de peur, car il n'avait été ni blessé ni malade, sinon de l'ébranlement causé par les bombes.

[Lu la 13880e journée, vendredi 29 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 168]

 

Et savez-vous ce que dit Michel de la mort de son oncle? — C'était un brave homme, je le regrette... mais il est mort comme mourront demain tant de gens comme lui qui courent après l'argent, ne voient rien en dehors de leur intérêt et puis, tout à coup, se trouvent glacés par la peur à la vue de ce qu'il y a derrière l'argent...

[Lu la 13880e journée, vendredi 29 août 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 169]

 

Chapitre 6

J'ai mangé beaucoup de bonnes choses, avant et depuis ce moment-là, mais dans mon souvenir, rien ne me semble plus exquis que ce pain bis et craquant, mêlé de son et de farine de maïs, et ce fromage de brebis, si dur qu'il fallait le casser à coups de pierre. Peut-être leur saveur venait-elle de l'appétit creusé par la marche et l'air de la montagne, peut-être la pensée du danger était-elle comme un piment rare... Quoi qu'il en soit, je mangeais avec un plaisir étrange, comme si je m'apercevais pour la première fois qu'au lieu de se nourrir simplement pour vivre, on pouvait goûter dans la nourriture quelque chose de bon et de nécessaire. Je dois dire à ce propos qu'à Sant-Eufemia je pris conscience pour la première fois d'une quantité de choses et — c'est étrange à dire — des plus simples, de celles qu'on fait d'habitude machinalement, sans y penser. Du sommeil d'abord, qui jamais ne m'avait paru être un appétit dont la satisfaction donne plaisir et repos : de la propreté corporelle qui, précisément parce qu'elle était difficile, quasi impossible, devenait presque voluptueuse; de tout enfin ce qui regarde le corps auquel, en ville, on consacre si peu de temps. Je pense que si j'avais eu là-haut un homme que j'eusse aimé, même l'amour aurait eu une saveur nouvelle, plus profonde et plus forte. Peut-être étais-je devenue une sorte de bête, car j'imagine que les animaux, n'ayant qu'à penser à leur propre corps, doivent éprouver les sensations que j'avais alors, contrainte comme je l'étais par les circonstances, à n'être rien qu'un corps qui se nourrissait, dormait, se lissait et cherchait le plus de bien-être possible.

[Lu la 13884e journée, mardi 2 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 175-176]

 

Ils causèrent longuement avec Michel et je ne pus m'empêcher de remarquer qu'alors que ce dernier paraissait très informé de leur pays, autant et mieux qu'eux peut-être, ils ignoraient tout de l'Italie qu'ils occupaient cependant. L'officier, par exemple, devait être instruit puisqu'il nous parla de l'université où il était allé. Mais Michel finit par découvrir qu'il ne savait même pas qui était Dante! Or, moi, qui ne suis pas instruite et n'ai jamais lu une ligne de cet écrivain, je connais tout de même son nom, et Rosetta, qui est allée à l'école des sœurs, a non seulement appris qui était Dante, mais en a lu quelque chose. Michel nous fit part tout bas de son étonnement et, profitant d'un moment où son interlocuteur ne pouvait nous entendre, il ajouta qu'il s'expliquait alors bien des choses, par exemple le bombardement de tant de villes italiennes. Ces aviateurs qui jetaient des bombes ne savaient rien ni de notre peuple ni de nos monuments; ils étaient impassibles et sans pitié parce qu'ils étaient ignorants; et l'ignorance, ajoutait Michel, est peut-être la cause de nos malheurs et de ceux d'autrui, la malfaisance étant une forme de l'ignorance; celui qui sait ne peut vraiment faire de mal.

[Lu la 13888e journée, samedi 6 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 189]

 

— Avec les nazis, tout est permis : mentir, trahir, tuer... que ferais-tu, toi, devant un serpent venimeux, un tigre, un loup enragé? Tu chercherais à le réduire à l'impuissance par la force ou la ruse. Mais tu ne tenterais pas de l'adoucir, sachant que c'est inutile. De même avec les nazis. Ils se sont mis au banc de l'humanité comme les bêtes féroces, c'est pourquoi, avec eux, tous les moyens sont bons... Comme cet officier anglais, si instruit, tu n'as pas lu Dante; si tu l'avais lu, tu saurais qu'il disait : E cortesia fu in lui esser villano, ce qui signifie justement qu'avec des gens comme les nazis, le mensonge et la trahison sont encore choses trop bonnes pour eux... Ils méritent plus que cela... — J'objectai, pour dire quelque chose, que parmi les nazis il pouvait y avoir des bons et des mauvais, comme ailleurs; il n'était pas dit que ces deux hommes fussent particulièrement malfaisants. Mais il se mit à rire : — Il ne s'agit pas de cela... peut-être sont-ils bons avec leur femme et leurs enfants... mais avec l'humanité, et c'est la seule chose qui compte, avec toi, avec moi, avec Rosetta, avec les réfugiés et les paysans, ils ne peuvent être que mauvais... — Et pourquoi ? — Parce qu'ils sont convaincus que ce que nous appelons le mal est le bien. Ils font le mal, croyant bien agir et faire leur devoir... — Je demeurai un peu perplexe, n'ayant pas très bien compris. Il ajouta, comme s'il se parlait à lui-même : — Sans conteste, la conjugaison du mal avec le sens du devoir, voilà bien le nazisme. — Quel étrange garçon que ce Michel, parfois si bon, mais en même temps si dur!

[Lu la 13888e journée, samedi 6 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 193]

 

Chapitre 7

Ce musicien qui avait caressé les enfants était sûrement un brave homme, cela se voyait; mais la belle chemise lui avait fait envie, il y pensait sans cesse en descendant le sentier et la tentation avait été plus forte que sa conscience; il était remonté pour s'en emparer. L'homme qui jouait de l'accordéon était le serrurier du temps de paix; mais celui qui avait volé la chemise était le soldat qui ne connaît plus ni le mien ni le tien, et n'a plus de respect pour rien ni pour personne. Oui, certes, faire la guerre veut dire tuer et piller; le même homme qui, en temps de paix, pour tout l'or du monde, ne ferait de mal à personne, retrouve, en temps de guerre, ce vieil instinct du meurtre et du pillage qui est au fond de tous les hommes, et il le retrouve parce qu'on l'y encourage, qu'on le persuade même que cet instinct est bon et qu'en vrai soldat il doit le suivre. Il se dit alors : « Nous sommes en guerre... quand reviendra la paix, je redeviendrai à mon tour l'homme que je suis véritablement... mais, pour l'instant, laissons-nous aller... » Malheureusement, celui qui a volé et tué, fût-ce à cause de la guerre, ne peut espérer redevenir l'homme qu'il était auparavant; de cela, je suis certaine. Ce serait, pour donner un exemple, comme une femme qui, ayant perdu sa virginité, se persuade qu'elle pourra redevenir vierge par on ne sait quel miracle qui ne s'est jamais produit. Les voleurs et les assassins, même sous l'uniforme et la poitrine couverte de décorations, resteront à jamais des voleurs et des assassins.[Lu la 13890e journée, lundi 8 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 220-221]

 

Chapitre 8

C'était fini; je fermai les valises et m'assis un moment sur le lit à côté de Rosetta, jetant un dernier regard autour de moi, contemplant cette chambrette qui avait déjà l'aspect triste et vide des maisons que l'on va quitter pour toujours. Mon impatience et ma joie étaient tombées maintenant; une sorte d'angoisse les remplaçait dans mon cœur. Je pensais qu'entre ces murs sales demeurait le souvenir des jours les plus amers et les plus terribles de ma vie, et je souffrais de m'en aller tout en le souhaitant. Ces neuf mois que j'avais passés dans cette pièce, j'en avais vécu que jour, chaque heure, chaque minute, avec l'intensité de l'espoir et du désespoir, de la peur et du courage, de la volonté de vivre et du désir de mourir. Surtout, j'avais vécu dans l'attente d'une chose, la libération, qui avait le mérite d'être juste autant que belle, de combler les autres autant que moi. Et je compris que vivre dans l'attente d'une belle chose, c'est vivre avec plus de force et de vérité que lorsqu'on n'a rien à attendre. Puis, approfondissant ma pensée, je pensai à tous ceux qui attendent des choses autrement importantes, comme le retour de Jésus sur la terre ou le règne de la justice pour les déshérités. Et je vous jure que, lorsque e sortis de cette chambre pour m'en aller définitivement, il me sembla quitter, non une église évidemment, mais un lieu sacré, parce que j'y avais souffert, que j'y avais attendu, souhaité et espéré non seulement pour moi, mais pour les autres.

[Lu la 13898e journée, mardi 16 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 252-253]

 

Devant une maison demeurée debout par miracle, je vis se produire une bagarre et je m'approchai. Des Américains étaient au balcon du second étage et jetaient des bonbons et des cigarettes aux réfugiés qui se jetaient dessus, se les arrachant et se battant comme des chiens, d'une façon véritablement indécente. Pourtant, on sentait bien qu'au fond ils n'y tenaient pas tant que cela, à ces caramels et à ces cigarettes, mais qu'ils mettaient de l'acharnement à les ramasser parce qu'ils pensaient que les Américains attendaient d'eux un tel comportement. Il n'avait fallu que quelques heures pour créer cette atmosphère que je pus, ensuite, observer à Rome pendant toute la période de l'occupation alliée : les Italiens mendiaient pour faire plaisir aux Américains et ceux-ci donnaient pour faire plaisir aux Italiens, sans que ni les uns ni les autres se rendissent compte qu'ils ne se faisaient pas mutuellement plaisir. Certaines choses ne sont voulues par personne et adviennent spontanément, comme par un accord tacite. Les Américains étaient les vainqueurs, les Italiens, les vaincus; cela expliquait tout.

[Lu la 13899e journée, mercredi 17 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 258-259]

 

J'ai souvent pensé qu'un homme doit être traité en homme, c'est-à-dire en lui donnant les moyens d'être propre, d'avoir une maison décente, en lui témoignant de la sympathie et de la considération et surtout en lui ménageant un espoir pour l'avenir. Dans le cas contraire, l'homme, qui est capable de tout, ne met pas longtemps à devenir une bête sauvage, à se comporter comme une bête et il devient inutile de lui demander de se conduire en homme puisqu'on ne l'a pas traité comme tel.

Pleines de joie, nous nous étreignîmes, j'embrassai Rosetta : – Tu verras comme tout va s'arranger maintenant et, cette fois, pour de bon, lui dis-je, nous allons passer quelques jours au pays pour bien nous refaire et nous reposer, ensuite nous reviendrons à Rome et tout reprendra son cours comme par le passé... – Pauvre Rosetta ! Elle me répondit : – Oui, maman... comme un agneau qu'on mène à l'abattoir et qui, dans l'ignorance de ce qui l'attend, lèche la main qui l'entraîne vers le couteau. Hélas, cette main était la mienne et je ne savais pas que, de ma propre initiative, je la conduisais à sa perte, comme on le verra par la suite.

[Lu la 14001e journée, vendredi 19 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 280-281]

 

Chapitre 9

Rosetta était toujours indifférente, distante, gardant la même attitude apathique; comme elle me l'avait demandé, je ne lui parlai pas de ce qui s'était passé; et depuis lors, jamais, pas une fois, je ne lui ai fait une allusion à ce sujet; cette douleur qui m'a déchirée est restée en moi comme un glaive et ne s'apaisera jamais, car jamais elle ne s'exprimera.

Quand je pense à ces quatre jours, je suis convaincue que c'est durant ce temps que Rosetta changea complètement de caractère, soit à force de penser, d'une façon toute particulière, à ce qui était arrivé, soit en se transformant malgré elle et à son insu, par la force même de l'outrage subi, en une femme entièrement différente de ce qu'elle avait été jusqu'alors. Et je dois dire que si tout d'abord je fus surprise d'un changement aussi complet et aussi radical, comme celui de passer du blanc au noir, par la suite, en y réfléchissant, il me sembla qu'étant donné son tempérament il ne pouvait en être autrement.

J'ai déjà dit que sa nature l'inclinait à une étrange perfection qui la portait à être à fond ce qu'elle était, totalement, sans incertitude ni contradictions; ce qui m'avait fait penser que j'avais pour fille une espèce de sainte. Or, cette perfection de sainte, faite surtout — je l'ai dit aussi — d'inexpérience et d'ignorance de la vie, avait été frappée à mort par l'atroce événement de l'église; elle s'était alors brusquement changée en une

perfection opposée, sans ces demi-mesures, cette modération, cette prudence qui sont propres aux personnes normales, imparfaites et adroites. Je l'avais connue jusqu'alors toute dévotion et bonté, pureté et douceur. Je devais m'attendre à la voir désormais se tourner vers l'excès contraire, avec la même absence de doute et d'hésitation, la même inexpérience et la même intégralité.

Et souvent, en conclusion de mes réflexions sur ce douloureux sujet, je me suis dit que la pureté n'est pas une chose innée, un don de la nature; mais qu'elle s'acquiert à travers les épreuves de la vie; celui qui l'a reçue en naissant la perd tôt ou tard, et cela d'autant plus facilement qu'il se croyait plus sûr de la posséder. En somme, il vaut mieux naître imparfait et devenir, au long des jours, sinon parfait, du moins meilleur, plutôt que de naître parfait et d'être contraint d'abandonner cette perfection éphémère pour l'imperfection de l'expérience et de la vie.

[Lu la 14004e journée, lundi 22 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 304-305]

 

Chapitre 10

Des tas de choses maintenant me montaient aux lèvres qu'en pleine lumière, en face de Rosetta, je n'avais pu dire, tant j'avais été prise de fureur en la voyant si changée. J'aurais voulu lui dire que je la comprenais; je comprenais qu'après ce que lui avaient fait les Marocains, elle n'était plus la même et qu'elle voulait avoir un homme à elle pour se sentir vraiment femme et effacer ainsi le souvenir de ce qu'on lui avait fait; je comprenais aussi qu'après avoir subi ce qu'elle avait subi sous les yeux de la Madone, sans que celle-ci fît rien pour l'empêcher, elle ne croyait plus à rien, même pas à la religion. J'aurais voulu lui dire tout cela et la prendre dans mes bras, l'embrasser, la câliner, pleurer avec elle. Mais, en même temps, je sentais que désormais j'étais incapable de lui parler et d'être sincère avec elle, car elle n'était plus elle-même et, en changeant, elle m'avait changée moi aussi, si bien qu'entre nous ce n'était plus comme avant. Enfin, après avoir longtemps hésité à me lever, à aller m'étendre à côté d'elle pour l'embrasser, j'y renonçai et finis par m'endormir.

[Lu la 14007e journée, jeudi 25 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 321-322]

 

Et il fallait voir comme elle lui obéissait, toujours à ses trousses. Il suffisait qu'il l'appelât pour qu'elle plantât aussitôt ce qu'elle était en train de faire et accourût. Et il ne l'appelait pas avec la voix, mais en sifflant, comme on siffle un chien; et on eût dit qu'elle aimait à être traitée comme un chien; il était visible à n'en pas douter qu'il la tenait par cette chose et dont elle ne pouvait plus se passer comme le buveur ne peut se passer de vin ou le fumeur de tabac. Elle avait pris goût à ce que les Marocains lui avaient imposé par la force; et c'était là l'aspect le plus triste de sa transformation à laquelle je ne pouvais me résigner, que sa révolte contre l'acte qu'elle avait subi pût s'exprimer par l'acceptation et la recherche de ce même acte, et non en le repoussant et en s'y refusant.

[Lu la 14007e journée, jeudi 25 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 322-323]

 

Désormais, ma fille était une pauvre égarée dont les hommes pouvaient faire ce qu'ils voulaient, parce que du moment où elle avait été violentée par les Marocains, sa volonté s'était brisée en même temps que quelque chose qu'elle ignorait jusqu'alors lui était entré dans le sang, comme du feu, qui la faisait brûler et lui faisait désirer être traitée par tous les hommes qu'elle approchait comme les Marocains l'avaient traitée.

[Lu la 14008e journée, vendredi 26 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 330-331]

 

Mais cette mort si cruelle et si injuste n'avait cessé d'être comme un glaive dans mon cœur. C'était bien la guerre, comme disait Concetta, et ce sont les meilleurs qui en sont les victimes, les plus courageux, les plus altruistes, les plus honnêtes : ils sont tués comme le pauvre Michel ou demeurent estropiés pour la vie comme ma Rosetta. Mais les mauvaises gens, ceux qui n'ont ni courage, ni foi, ni religion, ni orgueil, ceux qui volent et tuent et ne pensent qu'à eux-mêmes et à leur propre intérêt, ceux-là s'en tirent et prospèrent et deviennent encore plus effrontés et malfaisants qu'auparavant.

[Lu la 14008e journée, vendredi 26 septembre 2008, édition J'ai Lu, 1961, p. 332]

 

Le Mépris (1953)

Chapitre 1

Durant les deux premières années de mon mariage, mes rapports avec ma femme furent, je puis aujourd'hui l'affirmer, parfaits. Je veux dire que pendant ces deux années l'accord complet et profond de nos sens s'accompagnait de cet obscurcissement ou, si l'on préfère, de ce silence de l'esprit qui, en de telles circonstances, suspend toute critique et s'en remet à l'amour seul pour juger la personne aimée. Emilia me semblait absolument sans défauts et je crois que je paraissais tel à ses yeux. Ou peut-être voyais-je ses défauts et voyait-elle les miens, mais, par une transmutation mystérieuse due à l'amour, ils nous semblaient à tous deux non seulement pardonnables mais en quelque sorte aimables, comme si au lieu de défauts ils eussent été des qualités d'un genre particulier. Bref, nous ne nous jugions pas : nous nous aimions. L'objet de ce récit est de raconter comment, alors que je continuais à l'aimer et à ne pas la juger, Emilia au contraire découvrit ou crut découvrir certains de mes défauts, me jugea et, en conséquence, cessa de m'aimer.

Plus on est heureux et moins on prête attention à son bonheur. Cela pourra sembler étrange, mais au cours de ces deux années j'eus même parfois l'impression que je m'ennuyais. Non, je ne me rendais pas compte de mon bonheur. En aimant ma femme et en étant aimé d'elle je croyais faire comme tout le monde ; cet amour me semblait un fait commun, normal, sans rien de précieux, comme l'air que l'on respire et qui n'est immense et ne devient inestimable que lorsqu'il vient à vous manquer. En ce temps-là, si quelqu'un m'avait fait remarquer que j'étais heureux, je me serais récrié. Selon toute probabilité j'aurais répondu que je ne possédais pas le bonheur puisque tout en aimant ma femme et étant payé de retour, je n'avais pas la sécurité du lendemain. C'était exact, nous arrivions à peine à nous tirer d'affaire avec mon labeur ingrat de critique de cinéma dans un quotidien de seconde importance et d'autres travaux journalistiques du même ordre. Nous vivions dans une chambre meublée chez un logeur en garnis ; l'argent nous manquait souvent pour le superflu et parfois même pour le nécessaire. Comment dès lors aurais-je pu être heureux ? En fait jamais je ne me suis autant lamenté qu'à cette époque où — je pus m'en rendre compte plus tard — j'étais pleinement et profondément heureux.

[Lu la 13793e journée, mardi 3 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 27-28]

 

Chapitre 2

Au temps où Emilia montrait un déplaisir de mon absence, je la quittais le cœur léger, content au fond de ce déplaisir comme d'une preuve supplémentaire du grand amour qu'elle me portait. Mais dès que je m'aperçus que non seulement elle ne manifestait aucun dépit mais qu'elle semblait préférer sa solitude, je commençai à éprouver une sourde angoisse, comme lorsqu'on sent manquer le sol sous ses pieds.

[Lu la 13794e journée, mercredi 4 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 35]

 

Chapitre 3

J'étais si préoccupé que dans ma pensée l'image que je me faisais de moi-même s'était modifiée. Jusqu'alors je m'étais considéré comme un intellectuel, un homme cultivé et un écrivain de théâtre, genre d'art pour lequel j'avais toujours nourri une grande passion et auquel je croyais être porté par une vocation innée. Cette image morale, si je puis dire, se reflétait sur mon image physique : je me voyais comme un jeune homme dont la maigreur, la myopie, la nervosité, la pâleur, la tenue négligée, témoignaient par avance de la gloire littéraire à laquelle il était destiné. Mais à ce moment de mon existence, sous la préoccupation de mes cruelles incertitudes, cette image si pleine de charme et de promesses fit place à une autre toute différente, celle d'un pauvre homme dramatiquement pris dans un misérable piège, qui n'avait pas su résister à son amour pour sa femme, avait agi à l'aveuglette et allait être obligé de se débattre Dieu sait combien de temps dans les affres mortifiantes de la pénurie. Même physiquement je me voyais changé : je n'étais plus le jeune génie de la scène, encore inconnu, mais le famélique publiciste, collaborateur de revues ronéotypées et de journaux de second plan ; ou peut-être — et c'était pire encore — le médiocre employé de quelque établissement privé ou d'une administration d'État. Cet homme cachait à sa femme pour ne pas l'inquiéter son propre tourment; tout le jour il courait la ville en quête d'un travail que souvent il ne trouvait pas ; la nuit, il se réveillait en sursaut en pensant à ses dettes. En somme, il ne pensait qu'à l'argent, ne voyait que l'argent. Une telle image était émouvante peut-être, mais sans éclat, sans dignité, misérable et conventionnelle, comme on en voit dans les livres, et je la haïssais car j'imaginais que, le temps aidant, lentement et insensiblement je finirais malgré moi par lui ressembler. Mais c'était ainsi : je n'avais pas épousé une femme qui pût partager et comprendre mes idées, mes goûts et mes ambitions ; j'avais épousé pour sa beauté une dactylo simple et inculte, pleine, me semblait-il, de tous les préjugés et de toutes les aspirations de la classe dont elle était issue. Avec elle, impossible d'affronter l'austérité d'une vie pauvre et bohème, dans un atelier ou une chambre meublée, en attendant mes immanquables succès de théâtre. Il me fallait au contraire lui procurer la maison de ses rêves; au risque, pensais-je avec désespoir, de renoncer peut-être pour toujours à mes chères ambitions littéraires.

Un autre fait contribua alors à accroître mon impression d'angoisse et d'impuissance en face de mes difficultés matérielles. Ainsi qu'une barre de fer s'amollit et s'assouplit au contact d'une flamme persistante, je sentais mon âme s'amollir et se replier sous les soucis qui la consumaient. J'observais en moi une envie involontaire à l'égard de ceux qui ne souffraient pas les mêmes gênes, envers les riches et les privilégiés, et cette envie s'accompagnait malgré moi de rancœur, une rancœur non pas dirigée vers des situations ou des personnes en particulier, mais qui tendait comme par une invincible inclination à se généraliser et à assumer le caractère abstrait d'une conception de la vie. En somme, dans ces jours difficiles, je sentais mon irritation et mon dégoût de la pauvreté devenir peu à peu révolte contre l'injustice dont j'étais victime et dont étaient victimes tant d'êtres semblables à moi. Cette insensible transformation de mes ressentiments personnels en état d'âme et en idées générales, je la décelais au penchant de mes pensées qui prenaient toujours et invariablement le même cours, à mes discours qui revenaient toujours sur le même sujet. En même temps, j'éprouvais une sympathie croissante pour ces partis politiques qui se font gloire de lutter contre les maux et les désordres de cette société à laquelle j'avais fini par attribuer mes tourments. Une société, pensais-je en me référant à mon propre cas, qui laisse végéter les meilleurs de ses fils et protège les pires !

[Lu la 13794e journée, mercredi 4 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 41-43]

 

Chapitre 6

Je me taisais ne trouvant rien à dire, car les projets de Pasetti ne m'intéressaient nullement et m'eussent-ils intéressé que cette voix blanche et monocorde les aurait rendus ennuyeux. Et comme mon regard inattentif errait vaguement d'un objet à l'autre, sans rien trouver qui pût l'attirer, il s'arrêta sur le visage de Mme Pasetti, écoutant elle aussi, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés comme d'ordinaire sur son mari. Alors devant ce visage, je fus frappé par l'expression des yeux : une expression tendre, brûlante, mêlée d'humble admiration, d'envoûtement physique et d'une timidité presque mélancolique. J'en fus d'autant plus frappé que le sentiment qui s'y reflétait me semblait vraiment incompréhensible. Ce Pasetti si incolore, si malingre, si médiocre, si visiblement privé de toutes les qualités qui peuvent séduire une femme, me semblait un objet incroyable pour une pareille attention. Puis je me dis que tout homme finit toujours par trouver la femme qui l'apprécie et qui l'aime, que juger les sentiments d'autrui d'après les siens propres était une erreur et je sentis s'éveiller en moi de la sympathie pour cette femme si dévouée à son compagnon et de l'estime pour lui qui, avec toute sa médiocrité, m'inspirait jusqu'ici une amitié ironique. Mais, pendant que déjà distraits mes regards se portaient ailleurs, voici qu'une pensée ou plutôt une intuition subite traversa mon esprit : « Dans ces yeux-là il y a tout l'amour de cette femme pour son mari et c'est parce qu'elle l'aime qu'il est satisfait de lui-même et de ce qu'il fait, mais les yeux d'Emilia ne reflètent plus depuis longtemps un tel sentiment... Emilia ne m'aime plus, ne m'aimera jamais plus... »

[Lu la 13796e journée, vendredi 6 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 70-71]

 

En d'autres termes, j'éprouvais une sensation d'incrédulité d'une espèce douloureuse et nouvelle pour moi, en face d'un fait que mon esprit considérait déjà comme indubitable. Puisque Emilia avait cessé de m'aimer, comment en était-elle arrivée à cette indifférence ? Le cœur serré par l'angoisse, je pressentais que cette première affirmation d'ordre général, déjà si douloureuse, exigeait pour me convaincre entièrement mille autres démonstrations plus particulières et par conséquent plus concrètes et plus douloureuses encore. Je savais qu'Emilia ne m'aimait plus, mais j'ignorais la cause et les phases d'un tel changement et, pour en être absolument persuadé, il fallait m'expliquer avec elle, rechercher, analyser, enfoncer le fer subtil et impitoyable de l'enquête dans une blessure que jusqu'ici je m'étais efforcé d'oublier. Cette pensée m'épouvantait ; pourtant, je le comprenais, ce ne serait qu'après avoir mené mon enquête jusqu'au bout que je trouverais le courage de me séparer d'Emilia, ainsi que me l'avait spontanément suggéré une impulsion désespérée de mon âme.

Cependant je continuais à manger, à boire, à écouter Pasetti sans presque me rendre compte de ce que je faisais. Finalement, grâce à Dieu, le repas se termina. Nous passâmes de nouveau au salon où il fallut remplir les formalités diverses des réceptions bourgeoises : le café — un ou deux morceaux de sucre ? — l'offre des liqueurs — douce ou forte ? — accueillie par le refus habituel, les propos oiseux qui font passer le temps... Lorsque je crus pouvoir

prendre congé sans donner une impression de hâte, je me levai. Mais, à ce moment, l'aînée des enfants de Pasetti fut introduite au salon par sa bonne qui voulait l'amener aux parents avant la promenade quotidienne. C'était une enfant brune et pâle avec de très grands yeux, mais assez commune dans l'ensemble et insignifiante comme ses parents. Tandis que je la regardais qui se laissait embrasser et cajoler par sa mère, une pensée me traversa l'esprit : jamais, je ne serai heureux comme ces gens-là... Emilia et moi, nous n'aurons jamais d'enfant... Et, aussitôt après, une seconde pensée plus amère encore : comme j'épouse bien l'attitude de tous les maris déçus par leur femme ! Me voilà en train d'envier un couple quelconque qui mange de baisers sa progéniture... exactement comme n'importe quel mari se trouvant dans ma situation... Cette pensée me mortifia et me rendit insupportable la scène familiale à laquelle j'assistais. Brusquement je déclarai qu'il me fallait prendre congé. Pasetti, la pipe à la bouche, m'accompagna jusqu'à la porte. J'eus l'impression que mon départ précipité avait étonné et offusqué sa femme qui s'attendait sans doute à me voir m'attendrir devant le spectacle édifiant de son amour maternel.

[Lu la 13799e journée, lundi 9 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 72-73]

 

Chapitre 7

C'était donc vrai : Emilia ne m'aimait plus ; jamais autrefois elle ne m'aurait parlé ainsi. Elle m'aurait dit avec une douceur mêlée de surprise amusée : — Mais tu croyais donc vraiment que je t'avais menti ? — et elle aurait ri, comme d'un enfantillage excusable, puis peut-être se serait-elle enfin montrée cajoleuse : — Serais-tu jaloux ? Ne sais-tu pas que tu es mon seul amour ? — Tout aurait fini par un baiser presque maternel, par une caresse de ses longues et grandes mains sur mon front comme pour en chasser toute préoccupation et toute incertitude. Il est vrai qu'en ce temps-là je n'aurais jamais pensé à la surveiller et moins encore à mettre sa parole en doute. Tout était changé : elle dans son amour, moi dans le mien et tout semblait s'acheminer vers un changement pire encore.

Mais l'homme veut toujours espérer même lorsqu'il est convaincu qu'il n'y a plus d'espoir ; j'avais eu la démonstration qu'Emilia ne m'aimait plus et cependant un doute subsistait encore en moi, ou plutôt l'espoir d'avoir mal interprété un incident au fond sans importance. Je ne devais pas précipiter les choses, me dis-je, il fallait qu'Emilia elle-même me signifiât qu'elle ne m'aimait plus ; elle seule pouvait me donner les preuves qui me manquaient encore.

[Lu la 13799e journée, lundi 9 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 78-79]

 

Chapitre 9

Elle parut sur le point de perdre patience et puis, sur un ton quasi maternel qu'elle adoptait volontiers : — Pourquoi tiens-tu donc à savoir tant de choses ? Tu es bizarre... à quoi bon remuer tout cela... que t'importe !

Je préfère la vérité, quelle qu'elle soit, au mensonge... de plus, si tu ne me parles pas franchement, je pourrais imaginer Dieu sait quoi... quelque chose de très mal !

Elle me regarda sans mot dire avec une intensité singulière : — De quoi te tourmentes-tu? Tu as la conscience tranquille, n'est-il pas vrai ?

Moi, bien sûr !

Alors, que t'importe le reste...

J'insistai : — C'est donc vrai ? Il s'agit de quelque chose de très laid ?

Je n'ai pas dit cela... je t'ai simplement dit que puisque ta conscience ne te reproche rien, le reste doit être sans importance...

[Lu la 13803e journée, vendredi 13 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 115]

 

Chapitre 10

Elle avait donc grandi dans la pauvreté et, par son éducation et sa façon de penser, elle était restée du peuple ; aussi semblait-elle ne pouvoir compter que sur son bon sens populaire, si solide qu'il paraissait parfois stupidité ou étroitesse d'esprit. Mais à l'aide de ce seul bon sens, il lui arrivait, d'une manière toute imprévue et pour moi mystérieuse, d'exprimer des pensées ou des appréciations très sagaces, un peu comme ces gens du peuple plus proches de la nature que les autres et dont le jugement n'est troublé par aucune convention, aucun préjugé. C'est parce qu'elle les pensait qu'elle disait certaines choses avec sérieux, sincérité, clarté, et en effet ses paroles avaient l'accent indubitable de la vérité. Mais comme elle ne se rendait pas compte de sa sincérité, elle ne s'en vantait pas, confirmant par cette modestie le caractère authentique de son jugement.

[Lu la 13803e journée, vendredi 13 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 118-119]

 

Le plus dur pour moi, outre de n'être plus aimé, c'était d'être méprisé ; mais incapable de trouver à ce mépris une explication quelconque, si légère fût-elle, j'éprouvais une vive sensation d'injustice et en même temps la crainte qu'il n'y eût pas injustice et que ce mépris fût bien fondé, incontestable pour les autres, inexplicable pour moi. J'avais de moi-même une assez haute opinion, tout au plus teintée d'une sorte de pitié, comme pour un homme peu chanceux, que le sort n'avait pas favorisé autant qu'il le méritait, mais qui n'avait rien que d'estimable. Et voici que cette phrase d'Emilia venait bouleverser cette conception ; pour la première fois je me demandais si je me connaissais et me jugeais tel que j'étais, sans fausse complaisance envers moi-même.

[Lu la 13803e journée, vendredi 13 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 119-120]

 

On dit que c'est l'automatisme qui nous permet de vivre sans trop de fatigue en nous rendant inconscients de la plupart de nos mouvements. Un seul pas demande la mise en action d'une quantité de muscles et cependant, en vertu de l'automatisme, nous le faisons sans nous en rendre compte. II en va de même dans nos rapports avec autrui. Tant que j'avais cru être aimé d'Emilia, une sorte d'automatisme heureux avait présidé à notre vie commune et, dans ma conduite envers elle, seul l'épanouissement final s'illuminait à la lueur de ma conscience, tout le reste demeurant dans la pénombre d'une habitude tendre et machinale. Mais maintenant que j'étais dépouillé de l'illusion de l'amour, je prenais conscience de chacun de mes actes, même du plus insignifiant. J'offrais à boire à Emilia, je lui passais la salière, je la regardais, cessais de la regarder : chaque geste s'accompagnait d'une connaissance douloureuse, butée, impuissante, désespérée. Je me sentais gêné, troublé, paralysé, ne pouvais rien faire sans me dire : est-ce bien ? est-ce mal ? J'avais perdu toute assurance. Avec des étrangers, on peut toujours espérer retrouver la confiance perdue ; avec Emilia, il s'agissait d'une expérience passée, défunte : je n'avais plus rien à espérer.

[Lu la 13803e journée, vendredi 13 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 122]

 

Chapitre 11

J'ai dit que je me sentais abattu, accablé, sans forces ; cette façon quasi méthodique de résumer les trois questions vitales de mon existence n'était au fond — je m'en aperçus vite — que l'illusion que je voulais me donner d'une énergie et d'une lucidité que j'étais loin de posséder. Un général, un homme politique, un homme d'affaires s'ingénient de la même manière à serrer de près les problèmes qu'ils doivent résoudre en les envisageant comme des objets concrets, maniables et inertes. Mais je n'étais pas un homme de ce genre. Et cette énergie, cette lucidité que je m'efforçais de susciter en moi, me feraient complètement défaut — j'en étais sûr — quand il me faudrait passer de la pensée à l'action.

Je n'ignorais pas mon insuffisance; couché sur le dos, les yeux fermés, je n'étais pas dupe de ce qui se passait en moi : dès que je voulais formuler une réponse à mes trois questions, mon imagination quittait le domaine de la réalité pour s'élancer dans le ciel vide des velléités. En imagination je me voyais donc faire, comme si rien n'était, le scénario de L'Odyssée ; je finissais par avoir une explication avec Emilia et découvrais que toute cette histoire de mépris, si terrible en apparence, était née, en réalité, d'un puéril malentendu; et finalement je me réconciliais avec ma femme. En somme, je n'envisageais que les conclusions heureuses auxquelles j'aspirais, mais entre ces conclusions et ma situation présente s'ouvrait un abîme que je ne pouvais combler sinon par des choses n'ayant aucun caractère de solidité et de cohérence. Si j'aspirais à résoudre la situation suivant mes plus chers désirs, j'ignorais absolument comment y parvenir.

[Lu la 13806e journée, lundi 16 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 129-130]

 

Les enfants et en général les femmes et les âmes faibles et puériles attachent aux larmes une valeur  décisive de persuasion sentimentale. En ce moment, tout en pleurant avec une douleur sincère, je nourrissais, comme un enfant, une femme ou un être débile, je ne sais quel espoir d'attendrir Emilia par mes larmes ; et cette illusion, si elle me consolait un peu, me donnait en même temps une certaine impression d'hypocrisie. Comme si je pleurais à dessein, comme si mes larmes étaient une sorte de chantage vis-à-vis d'Emilia. Tout à coup j'eus honte de moi-même et sans attendre la réponse de ma femme, je me levai et retournai au salon.

[Lu la 13806e journée, lundi 16 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 133-134]

 

Elle avait étroitement croisé les jambes, comme par pudeur, mais son ventre blanc, jeune et dodu, débordait un peu sur ses cuisses musclées avec une innocente abondance qui paraissait plus expressive que tout refus. Et, comme je la regardais, tandis qu'inconsciemment elle semblait s'offrir, j'éprouvai d'elle un désir violent, d'une spontanéité incomparable, qui me grisa un instant de l'espoir que je pourrais la posséder. Hélas, je compris aussitôt que malgré mon désir, je ne ferais rien ; et je me contentai de la regarder, presque furtivement, comme si j'avais honte de mes regards. Ainsi donc, me disais-je, voilà où j'en suis arrivé : à regarder à la dérobée la nudité de ma femme, avec l'attrait du fruit défendu, comme le garçon qui épie par une fente ce qui se passe à l'intérieur d'une cabine de bains ! Dans un mouvement de colère, je tirai la robe de chambre sur les jambes découvertes.

[Lu la 13806e journée, lundi 16 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 137]

 

Chapitre 12

Enhardi par mon silence, Rheingold reprit : — Ulysse est en fait un homme qui appréhende de revenir auprès de sa femme, nous verrons plus tard pourquoi, et parce qu'il éprouve cette crainte, il cherche dans son subconscient à se créer des obstacles pour ne pas revenir... son fameux esprit d'aventure n'est en vérité qu'un désir inconscient de ralentir son voyage, en se dispersant en aventures qui, en effet, l'interrompent et le détournent de sa route. Ce ne sont ni Charybde et Scylla, ni Calypso et les Phéaciens, ni Polyphème et Circé, non plus que les dieux qui s'opposent au retour d'Ulysse : c'est son propre subconscient qui lui crée à mesure de bons prétextes pour rester ici un an, là deux ans, et ainsi de suite...

Voilà : c'était à cette interprétation classiquement freudienne que Rheingold voulait en venir. Je m'étonnais seulement de ne pas y avoir pensé plus tôt ; Rheingold était allemand, il avait débuté à Berlin au  temps de la première vogue de Freud, il avait passé par les Etats-Unis où la psychanalyse était à l'honneur, il était donc naturel qu'il cherchât à en appliquer les méthodes à l'homme privé de complexes par excellence, à Ulysse.

Très ingénieux — dis-je sèchement — mais je ne vois pas encore comment...

Un moment, Molteni, un moment... il est donc évident, à la lumière de mon interprétation — la seule juste d'après les dernières découvertes de la psychologie moderne, — que L'Odyssée n'est autre chose que l'histoire intime d'une incompatibilité — pour ainsi dire — conjugale... la question de cette incomptabiité est longuement débattue et approfondie par Ulysse et finalement ce n'est qu'après dix ans de lutte contre lui-même qu'il parvient à la vaincre et à la surmonter en acceptant purement et simplement la situation qui l'avait provoquée. En d'autres termes, Ulysse, dix ans durant, se crée à lui-même tous les atermoiements possibles, s'invente tous les prétextes pour ne pas revenir au toit conjugal ; il pense même plus d'une fois à lier sa vie à celle d'une autre femme... mais finalement il parvient à se dominer et revient... Or, ce retour d'Ulysse équivaut précisément à une acceptation de la situation qui avait provoqué son départ et qui lui faisait indéfiniment repousser son retour.

Quelle situation ? — demandai-je vraiment stupéfait cette fois — Ulysse n'est-il pas parti simplement pour participer à la guerre de Troie ?

Apparences... apparences... — répéta Rheingold avec impatience — mais je parlerai de la situation à Ithaque avant le départ d'Ulysse pour la guerre, des Prétendants et de tout le reste quand je vous explique-rai les raisons qu'a Ulysse de ne pas revenir à Ithaque et de craindre la reprise de la vie conjugale... je voudrais cependant souligner un premier point important : L'Odyssée n'est pas une aventure qui s'étend à travers l'espace géographique, ainsi qu'Homère voudrait nous le faire croire... c'est au contraire le drame tout intérieur d'Ulysse et toutes les circonstances sont les symboles du subconscient d'Ulysse. Bien entendu, vous connaissez Freud, Molteni ?

Oui, un peu.

Eh bien ! c'est Freud qui nous servira de guide à travers ce paysage intérieur d'Ulysse et non Bérard avec ses cartes géographiques et sa philologie qui n'explique rien... au lieu de la Méditerranée, c'est l'âme d'Ulysse que nous explorerons... ou plutôt son subconscient...

[Lu la 13806e journée, lundi 16 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 143-145]

 

Chapitre 13

Une fois de plus et d'une façon extrêmement précise, je sentais que Battista était l'employeur et moi l'employé et que le serviteur peut tout faire hormis désobéir à son patron ; que la ruse et l'obséquiosité mêmes par lesquelles il tente de se soustraire à l'autorité de son maître sont plus humiliantes que l'obéissance totale et, qu'en somme, en signant mon contrat, j'avais vendu mon âme à un diable aussi exigeant et mesquin que tous les diables. Battista l'avait laissé échapper dans un élan de sincérité : — C'est moi qui paie. — Je n'avais certes pas besoin d'une égale sincérité pour me dire : « C'est moi qui suis payé ! »

[Lu la 13806e journée, lundi 16 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 158-159]

 

Chapitre 15

Voulez-vous connaître le secret du succès, Molteni ?

— Quel est-il ?

— Dans la vie suivre la file comme devant le guichet des billets à la gare... notre tour arrive toujours si nous avons de la patience et si nous ne changeons pas de rang... notre tour vient car l'employé du guichet donne à chacun son billet... à chacun selon ses mérites, bien entendu... celui qui doit et peut aller loin recevra, qui sait, un billet pour l'Australie... les autres, moins ambitieux, un billet pour un voyage plus court, Capri, par exemple...

[Lu la 13808e journée, mercredi 18 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 171]

 

Chapitre 17

Vous ne comprenez pas ? — demanda Rheingold — je vais vous expliquer : les Prétendants — il sera sans doute plus commode pour nous de réduire leur nombre à un seul personnage, Antinoüs, par exemple, — les Prétendants donc étaient amoureux de Pénélope avant la guerre de Troie et en étant amoureux la comblaient de présents, suivant la coutume des Grecs. Pénélope, femme hautaine, austère, à la mode antique, voudrait refuser ces dons, elle tiendrait surtout à ce que son époux chasse les Prétendants. Mais pour un motif que nous ignorons encore et que nous trouverons facilement, Ulysse craint de déplaire aux Prétendants. En homme de bon sens, il n'attache pas grande importance à la cour que font ses rivaux car il sait sa femme fidèle ; il n'attribue pas non plus d'importance aux présents qui peut-être, au fond, ne lui sont pas tout à fait indifférents. Rappelez-vous, Molteni, que tous les Grecs étaient avides de présents. Bien entendu, Ulysse ne conseille nullement à Pénélope de céder aux désirs de ses Prétendants, mais il l'incite à ne pas les décourager car, lui semble-t-il, cela n'en vaut pas la peine. Ulysse entend vivre en paix et déteste le scandale... Pénélope qui s'attendait à tout sauf à cette passivité de son époux est désenchantée, en croit à peine ses oreilles. Elle proteste, se révolte... Mais Ulysse ne perd pas son sang-froid et conseille de nouveau à Pénélope d'accepter les dons qui lui sont faits, de se montrer aimable... après tout, cela ne peut lui coûter grand-chose !... Et Pénélope finalement sur le conseil de son époux... mais en même temps elle conçoit pour lui un profond mépris ; elle sent qu'elle a cessé de l'aimer et le lui dit... Ulysse s'aperçoit alors, mais trop tard, que par sa trop grande prudence, il a perdu l'amour de Pénélope. Il s'efforce de réparer sa faute, de reconquérir sa femme, mais en vain... sa vie à Ithaque est devenue un enfer... Enfin, désespéré, il saisit l'occasion de la guerre de Troie pour s'en aller de chez lui. Au bout de sept ans, la guerre prend fin et Ulysse reprend la mer pour revenir à Ithaque... mais il sait qu'au foyer l'attend une femme qui ne l'aime plus, qui le méprise même... c'est pourquoi, inconsciemment, tous les prétextes lui sont bons pour remettre ce retour inquiétant et redouté. Cependant il faudra bien revenir au bout du compte. Mais voici que de retour au foyer il arrive à Ulysse la même chose qu'au Chevalier dans la légende du Dragon... Vous voyez ce que je veux dire, Molteni ? La Princesse a imposé au Chevalier de tuer le Dragon s'il veut mériter son amour, alors le Chevalier tue le Dragon, et la Princesse lui donne son cœur. Ainsi Pénélope a retrouvé Ulysse et après lui avoir prouvé sa propre fidélité lui fait comprendre que cette fidélité n'a pas été inspirée par l'amour mais seulement par la dignité. Elle ne pourra aimer de nouveau son époux qu'à une condition : qu'il tue les Prétendants... Ulysse, nous le savons, n'a rien d'un homme sanguinaire ni vindicatif, il préférerait renvoyer les Prétendants par la douceur, en usant de persuasion... pourtant, il se décide. C'est qu'il sait en effet que du meurtre des Prétendants dépend l'estime de Pénélope et partant son amour. Il massacre donc les Prétendants. Alors, mais seulement alors Pénélope cesse de le mépriser et lui rend son amour. Et Ulysse et Pénélope retrouvent leur bonheur après tant d'années de séparation et célèbrent leurs véritables noces, leur bluthochzeit, leurs noces de sang. Avez-vous compris, Molteni ? Résumons-nous. Premier point : Pénélope méprise son époux parce qu'il n'a pas réagi en homme, en mari et en roi contre l'importunité des Prétendants. Secundo : ce mépris provoque le départ d'Ulysse pour la guerre de Troie. Tertio : Ulysse sachant qu'il va retrouver chez lui une femme qui le méprise, retarde inconsciemment et tant qu'il le peut son retour. Quarto : pour reconquérir l'estime et l'amour de Pénélope, Ulysse donne la mort aux Prétendants... et voilà, Molteni, vous avez compris?

Je répondis affirmativement. Tout cela en effet n'était pas difficile à comprendre. Mais l'antipathie que j'éprouvai depuis le début pour l'interprétation psychanalytique de Rheingold renaissait en moi plus forte que jamais et j'en étais tout perplexe et rêveur. Cependant, de plus en plus pontifiant, Rheingold continuait : — Savez-vous ce qui m'a donné la clé de toute la situation ? C'est une simple réflexion sur le massacre des Prétendants raconté dans L'Odyssée. Je remarquai que ce massacre si brutal, féroce, impitoyable, est en contraste absolu avec le caractère d'Ulysse tel qu'il nous a été présenté jusqu'alors : rusé, souple, subtil, raisonneur, avisé... et je me dis : Ulysse aurait fort bien pu mettre les Prétendants à la porte, sans histoires ; il pouvait le faire, il était chez lui, il était le roi... il lui suffisait de se faire reconnaître.. s'il ne le fait pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ne pas le faire... Évidemment Ulysse veut démontrer qu'il n'est pas seulement rusé, souple, subtil, raisonneur et avisé, mais aussi, quand il le faut, violent comme Ajax, emporté comme Achille, impitoyable comme Agamemnon. Et à qui veut-il le démontrer ? Sans nul doute à Pénélope : eurêka !

[Lu la 13809e journée, jeudi 19 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 182-184]

 

Qui est l'Ulysse de L'Odyssée? Que représente-t-il ? Tout simplement l'homme civilisé, il personnifie la civilisation... parmi tous les autres héros qui sont justement des êtres primitifs, Ulysse est le seul qui soit civilisé... Et en quoi consiste la civilisation d'Ulysse ? Elle consiste à être sans préjugés, à se servir toujours de la raison, en toutes circonstances, même dans les questions de savoir-vivre, de dignité et d'honneur... comme vous dites... à se montrer intelligent, objectif, presque scientifique, dirais-je... Naturellement, la civilisation a ses inconvénients, elle oublie facilement, par exemple, l'importance des questions dites d'honneur, pour les gens primitifs. Pénélope, elle, n'est pas une femme civilisée, c'est une femme selon la tradition ; elle ne comprend pas le raisonnement mais seulement l'instinct, le sang, l'orgueil. Faites bien attention, Molteni, et tâchez de me comprendre : la civilisation peut apparaître et apparaît souvent aux yeux des êtres primitifs corruption, immoralité, absence de principes, cynisme... Tel était, par exemple, le reproche qu'Hitler, homme certes non civilisé, faisait à la civilisation... Lui aussi parlait beaucoup d'honneur... mais nous savons aujourd'hui qui était Hitler et ce que valait son honneur... En somme, dans L'Odyssée, Pénélope représente la barbarie et Ulysse la civilisation... Savez-vous, Molteni, qu'alors que je vous croyais civilisé comme Ulysse, vous raisonnez au contraire comme cette barbare de Pénélope !

Ces derniers mots furent prononcés avec un large et éclatant sourire, Rheingold était visiblement assez satisfait de sa trouvaille de me comparer à Pénélope. Mais cette comparaison me fut, je ne sais d'ailleurs pourquoi, particulièrement désagréable. Je me sentis même pâlir de colère et je dis d'une voix altérée : — Si vous entendez comme preuve de civilisation qu'un homme tienne la chandelle au séducteur de sa femme, eh bien, cher Molteni, je suis et je me sens un barbare !

[Lu la 13809e journée, jeudi 19 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 185-186]

 

Chapitre 18

D'où venait, me demandai-je, cette impression de grandeur et de puissance, si profonde et si troublante ? et je compris qu'elle surgissait de mon désir brutalement réveillé. Un désir moins physique que spirituel — malgré sa spontanéité et sa fougue — de m'unir à elle, non à son corps, dans son corps, mais à travers son corps. J'étais vraiment affamé d'elle et l'assouvissement de cette faim ne dépendait pas de moi, mais d'elle seule, de son consentement venant au-devant de mon désir. Hélas, je sentais que ce consentement, elle me le refusait, bien que par une illusion de la vue, elle semblât, dans sa nudité, s'offrir à moi.

[Lu la 13809e journée, jeudi 19 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 192]

 

Les sentiments intenses ont ceci de bon qu'ils nous font passer à l'action en toute spontanéité, sans le concours de notre volonté, presque inconsciemment. Tout à coup, sans que je susse comment cela s'était fait, je me retrouvai non plus assis à l'écart, le dos contre le roc, mais à genoux auprès d'Emilia endormie et immobile, penchant mon visage au-dessus du sien. Je ne sais comment j'avais déjà enlevé le large chapeau qui couvrait ses traits et comme je m'inclinais pour l'embrasser je regardai sa bouche comme on regarde le fruit dans lequel on va mordre. Elle avait une grande bouche charnue; les lèvres fardées semblaient sèches et crevassées comme si, outre le soleil, une ardeur intérieure les avait desséchées. Je pensais que cette bouche n'avait pas touché la mienne depuis longtemps et que la saveur de ce baiser, si, dans sa somnolence, elle me le rendait, serait pour moi aussi enivrante que la plus forte des liqueurs. Je crois que pendant une minute au moins je contemplai cette bouche, puis tout doucement, j'approchai mes lèvres. Mais je ne l'embrassai pas encore, m'attardant à sentir ma bouche si proche de la sienne. Je sentais le souffle calme et léger qui sortait de ses narines et aussi, me semblait-il, la chaleur de ses lèvres brûlantes. J'imaginais au-delà de ces lèvres, à l'intérieur de la bouche, la fraîcheur de la salive pareille à une neige glacée au fond d'une terre brûlée par le soleil, aussi surprenante, aussi rafraîchissante que cette neige. Et tandis qu'à l'avance je savourais cette fraîcheur, mes lèvres rencontrèrent enfin celles d'Emilia. Ce contact ne parut pas l'éveiller ni la surprendre. J'appuyai mes lèvres doucement d'abord, puis plus fort et la voyant rester immobile, je risquai un baiser plus profond. Cette fois, je sentis, suivant mon désir, sa bouche s'ouvrir lentement, telle une coquille dont les valves s'écartent sur la palpitation d'un animal vivant, baigné de fraîche eau marine. Elle s'entrouvrait, s'entrouvrait, les lèvres découvrant les gencives et en même temps je sentais un bras entourer mon cou.

Je tressaillis violemment et me réveillai de ce qui était évidemment un assoupissement provoqué par le silence et la chaleur du soleil. A quelques pas de moi, Emilia était toujours étendue sur les galets, le visage entièrement caché par son chapeau de paille. Je compris que j'avais rêvé ce baiser, ou plutôt que je l'avais vécu dans cet état de nostalgie délirante qui paraissait continuellement substituer une attrayante chimère à la désespérante réalité. Je l'avais embrassée et elle m'avait rendu mon baiser, mais cette étreinte avait été celle de deux fantômes suscités par le désir, dissociés de nos deux personnes immobiles et lointaines. Mon regard enveloppa Emilia. « Et si maintenant, je tentais vraiment de l'embrasser ? » me dis-je. Et je me répondis aussitôt : « Tu n'en feras rien, paralysé que tu es par ta timidité et la conscience de son mépris pour toi. » Brusquement, je l'appelai d'une voix forte: — Emilia!

— Qu'y a-t-il?

Je me suis endormi et j'ai rêvé que je t'embrassais...

Elle ne dit rien. Épouvanté par ce silence, je voulus changer de sujet et au hasard demandai : — Où est Battista?

[Lu la 13809e journée, jeudi 19 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 194]

 

Méprisable ou non — et j'étais sûr de ne pas mériter ce qualificatif — il me restait en tout cas mon intelligence qu'Emilia elle-même ne me contestait pas et qui constituait l'essentiel de mes avantages et de ma justification. Je pouvais me réfugier dans la pensée, quel que fût son objet ; en face de tout problème mon devoir était d'exercer intrépidement mon raisonnement. Si par lassitude je ne me servais pas de mon intelligence, il ne me resterait vraiment que la sensation déprimante de ma prétendue bassesse.

Et ma pensée se remettait à travailler avec obstination et lucidité. En quoi pouvait donc consister ce côté méprisable de mon caractère ? Invinciblement me revenaient à l'esprit les paroles de Rheingold définissant à son insu ma position en face d'Emilia, alors qu'il croyait définir celle d'Ulysse vis-à-vis de Pénélope : « Ulysse, l'homme civilisé, Pénélope, la primitive. » En somme, après avoir provoqué inconsciemment par son interprétation extravagante de L'Odyssée la crise suprême de notre vie conjugale, Rheingold m'offrait — à la manière de la lance d'Achille guérissant après avoir blessé — la consolation de me dire non « méprisable », mais « civilisé ». Consolation relativement acceptable. En substance, j'étais l'homme civilisé qui dans une situation de caractère primitif, en face d'une faute contre l'honneur, se refuse au geste du coup de couteau ; l'homme civilisé qui raisonne même en face des choses sacrées ou réputées telles. Certes je n'étais rien moins que sûr que notre histoire conjugale ressemblât à celle d'Ulysse et de Pénélope, telle que l'imaginait le metteur en scène et cette explication valable dans le domaine de l'histoire ne l'était pas dans celui de la conscience, tout intime et personnel, hors du temps et de l'espace. Là, notre démon intérieur est seul à faire la loi. L'histoire ne pouvait me justifier et m'absoudre que dans son propre domaine. Mais ce domaine, en dépit des analogies qu'il me proposait, ne correspondait nullement à la situation dans laquelle je souhaitais agir et vivre.

Mais alors pourquoi Emilia avait-elle cessé de m'aimer et pourquoi me méprisait-elle ? Pourquoi surtout son besoin de me mépriser ? Je me souvenais de sa phrase : « Parce que tu n'es pas un homme » et de l'accent simple et sincère avec lequel elle énonçait ce lieu commun : peut-être ces mots contenaient-ils la clé de toute l'attitude d'Emilia vis-à-vis de moi. Ils révélaient en effet, en négatif, l'image idéale qu'Emilia se faisait de « l'homme qui est un homme » suivant ses propres termes, cet homme que je n'étais pas et ne pouvais être. D'autre part, cet aphorisme si imprécis et sommaire laissait comprendre qu'un tel idéal n'était pas, chez elle, le fruit d'une expérience raisonnée des valeurs humaines, mais celui des conventions du milieu auquel elle appartenait. Pour ce milieu Battista, avec sa force animale et le prestige de ses succès, représentait au contraire l'homme qui est un homme. Emilia elle-même me l'avait révélé par les regards presque admiratifs dont elle enveloppait le producteur tandis qu'il parlait, le soir de notre arrivée ; et aussi par sa défaite en face des désirs de Battista, cette défaite eût-elle pour cause première le dépit et le chagrin. En somme, Emilia me méprisait et tenait à me mépriser parce que malgré son intégrité et sa simplicité, ou plutôt à cause d'elles, elle était obnubilée par les lieux communs du monde des Battista. Or un de ces lieux communs concernait la dépendance forcée de l'homme pauvre vis-à-vis du riche, c'est-à-dire l'impossibilité pour le pauvre d'être « un homme ». Je n'aurais pu jurer qu'Emilia me suspectait vraiment d'avoir favorisé par intérêt les visées de Battista, mais j'étais certain de ce qu'elle aurait pensé en l'occurrence : « Riccardo dépend de Battista, étant payé par lui ; il compte sur lui pour avoir d'autres travaux ; or Battista me fait la cour, donc Riccardo me suggère de devenir sa maîtresse... »

Je m'étonnai de ne pas y avoir songé plus tôt. Comment avais-je pu définir avec tant de lucidité (grâce à leurs interprétations de L'Odyssée) les façons 222 respectives dont Battista et Rheingold envisageaient la vie et ne m'étais-je pas rendu compte qu'Emilia en se forgeant une image de moi si différente de la vérité avait fait la même chose qu'eux. La seule différence était que le metteur en scène et le producteur interprétaient les figures d'Ulysse et de Pénélope, deux personnages imaginaires, tandis qu'Emilia appliquait les conventions auxquelles elle se soumettait à deux êtres vivants : elle et moi. Ainsi, d'un mélange d'intégrité morale et d'inconsciente vulgarité serait née, chez elle, l'idée, non admise mais non démentie, que j'avais voulu la pousser dans les bras de Battista.

Pour envisager toutes les données du problème, imaginons — me dis-je — qu'Emilia ait à choisir entre les trois interprétations de L'Odyssée, celle de Battista, celle de Rheingold et la mienne. Elle peut certes admettre les considérations d'ordre commercial qui, chez Battista, militent en faveur d'une Odyssée spectaculaire. Elle peut même approuver les conceptions limitées et psychologiques de Rheingold ; mais elle n'est certainement pas en mesure, malgré son bon sens et sa droiture, de s'élever jusqu'à mon interprétation, la plus proche d'Homère et de Dante. Et cela non seulement par ignorance, mais parce qu'au lieu de vivre dans un monde idéal, elle se contente du monde tout matériel des Rheingold et des Battista.

Ainsi donc j'avais fait le tour de la question. Emilia était en même temps la femme de mes rêves et celle qui me jugeait et me méprisait sur les données d'un misérable lieu commun : Pénélope, dix ans fidèle à son époux absent, et la dactylo qui voyait la vénalité là où il n'y en avait pas. Pour retrouver l'Emilia que j'aimais et obtenir qu'elle me juge équitablement, il me faudrait l'arracher à son milieu, l'introduire dans un monde aussi dénué de complications qu'elle-même, où l'argent ne compte pas, où le langage garde son sens intégral, un monde auquel je pouvais aspirer mais qui n'existe pas, comme me le faisait remarquer Rheingold.

Pourtant je devais continuer à vivre et à travailler dans le monde des Rheingold et des Battista. Qu'al 223 lais-je faire ? La première chose évidemment était de me libérer de cet angoissant complexe d'infériorité dû à l'absurde soupçon d'un caractère congénitalement méprisable. Car tel était en effet le sens secret de l'attitude d'Emilia : elle m'attribuait une bassesse en quelque sorte constitutionnelle, non imputable à mes actes, mais à ma nature. Or j'étais certain qu'aucun être ne peut être intrinsèquement méprisable ; mais pour me débarrasser de mon complexe d'infériorité, je devais d'abord convaincre Emilia.

Je me rappelai la triple image d'Ulysse que me proposait le scénario de L'Odyssée : celle de Battista, celle de Rheingold et la mienne, celle d'Homère en substance. Cette triple image évoquait à mes yeux trois modes de vie. Pourquoi nos conceptions du personnage d'Ulysse étaient-elles si différentes? L'image que se forgeait Battista, superficielle, vulgaire et irrationnelle, correspondait à son existence, à son idéal ou plutôt à ses propres intérêts. Celle plus vraisemblable, mais piètre et bornée de Rheingold s'accordait avec l'envergure morale et artistique du metteur en scène. Enfin la mienne, la plus élevée et la plus naturelle, la plus poétique et la plus vraie, jaillissait de mon aspiration impuissante sans doute, mais sincère, à une vie sans compromissions d'argent, où l'idéal remplaçât les théories physiologiques et matérialistes. Que mon image préférée fût la meilleure était déjà pour moi une consolation. Il me restait à me modeler sur cette image que je n'avais pu imposer pour le scénario et que je ferais difficilement triompher dans la vie. C'était l'unique manière de convaincre Emilia et de reconquérir son estime et son amour. Mais comment faire ? Je ne voyais d'autre moyen que de l'aimer encore davantage, de lui prouver sans cesse la pureté et le désintéressement de mon amour.

Pour le moment, il ne fallait surtout pas qu'elle se sentît contrainte, forcée. La meilleure solution serait de rester jusqu'au jour suivant puis de partir par le bateau de l'après-midi sans la revoir ni lui parler. De Rome je lui écrirais une longue lettre lui expliquant ce que je n'avais su dire de vive voix.

[Lu la 13812e journée, dimanche 22 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 220]

[Lu la 13812e journée, dimanche 22 juin 2008, édition Garnier Flammarion, 1989, p. 221]