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Sommaire de l'anthologie

L'anthologiste

Cont@ct

 

Michel Leiris

 

 

Michel Leiris est né le 20 avril 1901 à Paris. Sa psychanalyse l'amène à écrire L'âge d'homme. Il devient ethnologue. En 1957, suite à une tentative de suicide lors d'une dépression, il tombe quatre jours dans le coma. Il est mort le 30 septembre 1990 dans sa maison de Saint-Hillaire dans l'Essonne.

 

L'âge d'homme (1935-1939)

 

 

[Lu le la 13747e journée, le vendredi 18 avril 2008, en collection Folio, Gallimard, 1973, p. 28]

 

Chapitre VII: Amours d'Holopherne

L'une des choses sur lesquelles le semblant d'aventure que j'eus avec cette femme m'a le mieux - et le plus tristement - éclairé est la suivante. Tous mes amis le savent : je suis un spécialiste, un maniaque de la confession; or, ce qui me pousse - surtout avec les femmes - aux confidences, c'est la timidité. Quand je suis seul avec un être que son sexe suffit à rendre si différent de moi, mon sentiment d'isolement et de misère devient tel que, désespérant de trouver à dire à mon interlocutrice quelque chose qui puisse être le support d'une conversation, incapable aussi de la courtiser s'il se trouve que je la désire, je me mets, faute d'un autre sujet, à parler de moi-même; au fur et à mesure que s'écoulent mes phrases la tension monte, et il advient que j'en arrive à instaurer entre ma partenaire et moi un surprenant courant de drame, car, plus mon trouble présent m'angoisse, plus je parle de moi d'une manière angoissée, appuyant longuement sur cette sensation de solitude, de séparation d'avec le monde extérieur, et finissant par ignorer si cette tragédie par moi décrite correspond à la réalité permanente de ce que je suis ou n'est qu'expression imagée de cette angoisse momentanée que je subis sitôt entré en contact avec un être humain et mis, en quelque manière, en demeure de parler. Ainsi je suis, devant une femme, toujours en état d'infériorité; pour qu'il se produise quelque chose de décisif entre nous, il faut que ce soit elle qui me tende la main; de sorte que ce n'est jamais à moi qu'échoit le rôle normal du mâle qui conquiert mais toujours moi qui représente, dans cette joute de deux forces, l'élément dominé. Bien plus, m'étant en somme laissé faire et ayant accepté l'occasion, qu'elle soit conforme ou non à mes désirs, j'éprouve à chaque fois l'humiliante sensation de m'être contenté de ce qui se présentait à moi, de n'avoir pas choisi. D'où cette impression constante de faiblesse en même temps que de tricherie, s'il arrive que j'aime et que je sois aimé.

C'est à l'occasion de cette aventure également - à la faveur du trouble dans lequel m'avait plongé cette femme que j'ai fini par trouver plus prétentieuse que touchante et presque détester - que j'ai pu clairement percevoir le mécanisme de ma constante oscillation entre dégoût et nostalgie se détester soi-même jusqu'à vouloir presque mourir (tout en tremblant devant le moindre geste de menace esquissé par le monde extérieur), aimer ce qu'on n'a pas (même si c'est pire que ce qu'on a), vouloir toujours être ailleurs, s'attacher aux choses et aux gens dans ce qu'ils ont de plus particulier, étranger, déroutant et s'en détacher tout à coup parce qu'on méprise cet attachement qui se réduit, en fin de compte, à rien de plus qu'un certain goût du pittoresque, un attrait d'orchidée-dilettante envers ce qui est exotique, aussi bien en ce qui concerne les pays jamais vus (où l'on s'imagine qu'êtres et choses auront plus de douceur), les idées jamais pensées, que les femmes avec qui l'on n'a pas couché, soit que - avec un dédain mensonger - on ait trouvé les raisins trop verts, soit qu'on ait choisi ces supports à désir en raison même de leur inaccessibilité (ce qui coupe court à tout, excuse l'inertie, étant bien entendu qu'il n'y a rien à faire contre l'inaccessible), - et tout cela pour se masquer qu'on a peur de la vie, seule constatation qu'on essaye jusqu'au bout d'éluder, à cause de ce qu'elle a de cru et de peu exaltant.

[Lu le la 13729e journée, le lundi 31 mars 2008, en collection Folio, Gallimard, 1973, p. 157-159]

 

Kay

La Chouette était quelque peu mythomane, d'où son goût très vif pour les conciliabules, histoires compliquées, mystères et tout ce qui donne l'illusion d'une existence romanesque que seuls peuvent mener de rares privilégiés.

[Lu le la 13732e journée, le jeudi 3 avril 2008, en collection Folio, Gallimard, 1973, p. 164]

 

Avant même que ma liaison avec Kay eût tout rompu, prenant figure de trahison à notre pacte d'amitié, l'addition d'un élément nouveau fut un point noir qui troubla notre entente.

Je n'avais quant à moi aucune sympathie pour le nouveau personnage; son genre costaud, « homme à femmes » me dégoûtait et je me demandais s'il ne se passerait pas un jour entre la Chouette et lui un événement sexuel précis qui ruinerait l'équilibre de notre association. D'un point de vue plus strictement sentimental, j'étais jaloux aussi, sentant entre la fille et mes deux compagnons mâles (qui, d'ailleurs, étaient amis entre eux, en dehors de notre petit groupe, et avaient même certains liens de famille que je n'ai jamais clairement démêlés) plus d'intimité qu'avec moi; il y avait en effet entre eux trois certains secrets auxquels je demeurais étranger, relatifs au mariage souhaité par l'étudiante, intrigue à laquelle l'Homme-à-la-tête-d'épingle et notre nouveau compagnon étaient directement mêlés.

J'étais très malheureux, percevant qu'il y avait dans nos rapports quelque chose de changé, pressentant vaguement que tout cela n'était pas viable, mais loin de me douter, alors, que ce serait de mon côté que viendrait la cause effective de désaccord.

[Lu le la 13732e journée, le jeudi 3 mars 2008, en collection Folio, Gallimard, 1973, p. 167]

 

J'étais très fier d'être bien, plutôt que ridicule, en femme. Toute difficulté était pour moi levée, vu que, grâce à mon travestissement, je n'avais qu'à me laisser faire. Je trouvais aussi un plaisir positif dans cet apparent changement de sexe, qui transformait les rapports sexuels en jeu et y introduisait une espèce de légèreté. Feignant de me courtiser, Kay m'appelait de mon nom féminisé - Micheline - prénom que projetait de me donner ma mère alors que, grosse de moi, elle souhaitait d'avoir une fille. Couchés sur le divan à côté de la Chouette qui - dormant ou non? - ricanait et se tournait constamment, nous passâmes insensiblement des baisers de théâtre à d'authentiques baisers.

[Lu le la 13732e journée, le jeudi 3 mars 2008, en collection Folio, Gallimard, 1973, p. 174]

 

Pendant huit jours je triomphai : le monde n'était plus à sa place, j'avais trouvé la Fée par qui tout était transformé, j'éprouvais la sensation d'une ivresse spirituelle inouïe. Au point de vue physique, je ne connaissais pas de tels transports il me semblait que ma vigueur était illimitée, que j'étais fait pour donner sans relâche du plaisir et rien n'avait autant d'attrait pour moi que ce bonheur donné, mais je me souciais si peu de mon propre plaisir qu'il en était presque annulé; parfois j'étais même obligé de feindre, et ce qui le plus réellement me grisait était le parfum de rouerie né de cette comédie que je jouais lucidement, sans être dupe de moi à aucun degré. Ascétisme dans la fornication, désintéressement dans la possession, sacrifice dans la jouissance, telles étaient aussi les idées dont l'apparence antinomique m'exaltait. Il fallut un certain temps pour que je m'habituasse à ne plus simuler, à me perdre, à m'enfoncer dans le plaisir. Peu à peu je me liai charnellement et sentimentalement. Nous inventâmes toute une mythologie d'alcôve et, avant que cet amour se fût entièrement effrité, cela dura quatre ans. Dès les premiers jours, je m'étais détaché, automatiquement, de mes amis l'Homme-â-la-tête-d'épingle et l'étudiante.

Dans l'émiettement de cette liaison intervinrent divers éléments que je ne saurais passer sous silence, bien que pour certains d'entre eux au moins il m'en coûte de les révéler.

D'abord, la lassitude, la satiété pure et simple, le besoin de changement. L'amour - seule possibilité de coïncidence entre le sujet et l'objet, seul moyen d'accéder au sacré que représente l'objet convoité dans la mesure où il nous est un monde extérieur et étrange - implique sa propre négation du fait que tenir le sacré c'est en même temps le profaner et finalement le détruire en le dépouillant peu à peu de son caractère d'étrangeté. Un amour durable, c'est un sacré qui met longtemps à s'épuiser. Dans l'érotisme brut, tout est plus direct et plus clair : pour que le désir reste éveillé, il n'a qu'à changer d'objet. Le malheur commence à partir du moment ou l'homme ne vent plus changer d'objet, où il veut le sacré chez soi, à portée de sa main, en permanence; où il ne lui suffit plus d'adorer un sacré mais où il veut - devenu dieu lui-même - être pour l'autre, à son tour, un sacré, que l'autre adore en permanence. Car, entre ces deux êtres sacrés l'un pour l'autre et s'adorant réciproquement, il n'y a plus la possibilité de nul mouvement, sinon dans un sens de profanation, de déchéance. La seule chance pratique de salut est l'amour voué à une créature assez personnelle pour que, malgré l'incessant rapprochement, l'on n'atteigne jamais la limite de la connaissance que l'on peut en fait avoir d'elle, ou douée d'une suffisante coquetterie instinctive pour que, si profondément qu'elle vous aime, il semble qu'à chaque instant elle soit prête à s'échapper.

[Lu le la 13732e journée, le jeudi 3 avril 2008, en collection Folio, Gallimard, 1973, p. 175-177]

 

 

[Lu le la 13740e journée, le vendredi 11 avril 2008, en collection Folio, Gallimard, 1973, p. 188]