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L'anthologiste

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Klaus Kinski

 

Nikolaus Karl Günther Nakszyński est né le 18 octobre 1926 à Sopot, et mort le 23 novembre 1991 à Los Angeles.

 

Crever pour vivre (1975)

Deuxième partie

Il est amoureux fou d'un garçon, Jan D. Rien à voir avec les minets qui le dépouillent et qui se font offrir bijoux et voiture toujours la même! Jan est un gentil |garçon, intelligent et bien monté. Sasha en perd la tête. Il lui envoie des fleurs, des canards et des poulets, de somptueuses corbeilles, des chocolats. En général, Jan renvoie tous les présents. Il est lunatique, il ne se laisse pas amadouer par des cadeaux. De toute évidence, il joue les coquettes, mais il est vraiment très gâté et fait souffrir Sasha. Quand Sasha ne voit plus aucune issue, ses lettres et télégrammes restant sans réponse et Jan refusant jusqu'aux fleurs et chocolats, il vient pleurer dans mon giron. Un vrai roman-photo.

[Lu la 15360e journée, le lundi 17 septembre 2012, dans l'édition Belfond, p. 90-91]

 

Dans une scène, je dois simuler une crise d'épilepsie. Otto G., le metteur en scène, s'en fait une idée grotesque. Il n'a jamais vu d'épileptique. Moi non plus d'ailleurs. Aussi je me rends à l'hôpital de la Charité et demande au patron du service psychiatrique de m'expliquer un cas semblable.

Il décide de me faire assister à une séance d'électrochoc. Les réactions seraient les mêmes qu'au cours d'une crise d'épilepsie : le corps se convulse et se contorsionne comme sous l'effet d'un courant à haute tension. Les mâchoires se serrent si violemment que les dents se cassent, la bouche écume, les yeux se révulsent.

On amène la jeune patiente dans la salle de traitement. Dix-sept ans, très belle. Mais son visage et son corps sont gris comme l'asphalte. Elle se soulève à demi, mais ne semble pas reconnaître son entourage et balbutie un nom d'homme. Le médecin m'explique que son amant l'a quittée. Cette rupture lui a causé un tel traumatisme qu'elle a perdu la raison.

Par l'électrochoc on essaie de provoquer une réaction susceptible de la sauver. Si tout se passe bien.

— Et si ça ne marche pas?

— Alors, tant pis.

On lui attache les bras. Puis on pose les électrodes. Sur les tempes. Les poignets. Comme pour la chaise électrique. On lui glisse entre les dents un bout de tuyau afin qu'elle ne se morde pas.

On branche le courant. Une terrible secousse. Elle lève les jambes, les écarte au point que sa chemise remonte et que je vois sa vulve ouverte. Son bas-ventre se soulève violemment comme si elle hurlait à l'amour, car c'est de cela qu'elle a besoin, pas d'un traitement barbare. Puis on dirait qu'elle veut donner des coups de pied à quelqu'un, ses jambes frappent dans le vide. Je quitte la salle, honteux d'avoir commis une telle indiscrétion. Mais je ne pouvais pas imaginer cela.

Je réussis à simuler sur scène les réactions de la fille. Mais son image s'impose, je revois son bas-ventre me dévoilant un secret qui ne m'était pas destiné.

[Lu la 15360e journée, le lundi 17 septembre 2012, dans l'édition Belfond, 1976, p. 96]

 

Je me sens assez solide pour fixer la date de la première de La Voix humaine qui a lieu la nuit. La plupart des spectateurs viennent surtout par curiosité, ils n'ont jamais vu un homme jouer un rôle de femme.

« Moi, je ne suis venu que pour me moquer de lui! » avait annoncé je ne sais quel crétin. A la fin du spectacle, il disparaît en sanglotant la tête entre les mains. Un autre, qui avait déclaré à Velena : « Ce type ne recule vraiment devant rien », lui téléphone la nuit même : « Je retire tout ce que j'ai dit, et je m'incline. Transmettez-le-lui, voulez-vous. »

[Lu la 15360e journée, le lundi 17 septembre 2012, dans l'édition Belfond, 1976, p. 132]

 

D'abord il m'a ordonné de me mettre à poil. Il s'empare de mes vêtements et les balance dans un sac comme des ordures, l'air de dire « ça, tu n'en as plus besoin ». Pesée — on me pèse comme une moitié de boeuf. Mensurations. Puis lavage au jet d'eau froide.

Dans ce boyau lugubre aux fenêtres grillagées sont alignées dix baignoires en fonte, comme des cercueils ouverts. On plonge les détenus dans ces baignoires remplies d'eau glacée. Il faut qu'ils y restent jusqu'à ce que leur « crise » soit passée. Si elle ne passe pas, électrochocs. Si les électrochocs ne servent à rien, les victimes sont bouclées dans des cellules individuelles. On leur enlève sabots et chemise, afin qu'ils ne la déchirent ou ne la déchiquètent pas pour se pendre! On les laisse seuls 'dans leurs excréments. Pas de toilettes dans la cellule. Rien à manger. Inutile de les nourrir. La plupart sombrent irrémédiablement dans la folie, quand ils ne crèvent pas avant.

J'enfile la chemise et les sabots. On me conduit dans la salle où les surveillants prennent livraison de moi.

Cette salle, j'y suis enfermé avec environ quatre-vingts à cent codétenus. On y fait tout. Dormir. Manger. Pisser. Chier. Gueuler. Hurler sa rage, sa détresse. Gémir. Prier. Maudire. Menacer. Et puis il y a les coups, la torture, l'effondrement des suppliciés, la fin. La puanteur est indescriptible. C'est l'enfer! Le véritable enfer, conçu par des hommes!

Quelqu'un hurle. Deux gardiens étouffent ses cris. On lui colle un sparadrap sur la bouche et on l'attache sur son lit.

Ne pas regarder! Non, ne les regarde surtout pas! Ne pas entendre! Ne pas respirer l'odeur douceâtre, nauséabonde, comme celle des bouts de couenne gluants dans le bagne des enfants! Mon Dieu! Com bien d'années depuis! Et maintenant! Maintenant l'enfer des adultes! Mais je n'ai pas le droit de me| lamenter! Surtout ne pas céder au désespoir! Ni même à la tristesse! Cela atténue la haine! J'ai besoin de haine! Pas de mépris! Le mépris affaiblit! J'ai besoin d'une haine bien haineuse, perfide, implacable, vengeresse!

Je me parle. Ni trop fort ni trop doucement, juste assez haut pour me comprendre. Je me répète ma date de naissance, des numéros de téléphone, des numéros de rue, des noms. Surtout ne pas faiblir. Cette tragédie commence à m'embrumer comme une drogue. Il faut aussi que je reste en forme physiquement. Je me donne de l'exercice, flexions des genoux, torsions du buste. Bouger! Ne pas rester immobile, marcher! Mais où? Nous n'avons pas le droit de nous éloigner de nos lits.

Distribution des repas. Je ne touche pas à la tambouille. Quand les autres s'en aperçoivent, ils se jettent sur mon écuelle. Le surveillant le note dans son cahier.

Mes maux de tête deviennent insupportables. Au point que je demande un comprimé au gardien. J'ai beau répéter ma requête, il ne m'écoute pas. Ne pas céder à la provocation! Non, surtout pas! Simplement tourner les talons, m'éloigner, oublier que j'ai adressé une demande à cette brute. Oublier que je souffre à ce point.

La nuit, mes douleurs deviennent de plus en plus atroces. Tout les aggrave. Le cri d'un compagnon de misère, sa fureur, ses malédictions, la grêle de coups de poing qui s'abat sur ce Jésus-Christ. Et puis c'est une bouche bâillonnée, le râclement des pieds de celui qu'on traîne hors de la salle. Pleurs, lamentations, supplications, péter, pisser, chier, tout ça se fait dans la tinette au milieu de la salle...

Je prie Dieu. Oui! Je supplie Dieu d'augmenter mes souffrances. Toujours plus! Nous verrons bien si ma tête éclate. Le Christ a dû prier ainsi à Gethsémani : « Mon Dieu, si tu veux que j'endure toutes ces souffrances, donne-m'en la force! »

Il m'en donne la force. Je ne sombre pas dans la folie. Aujourd'hui, pour la première fois, j'ingurgiterai un peu de cette mangeaille, j'ai faim.|

Je crois déjà avoir surmonté le plus dur, mais ce n'est pas si simple. Quand j'approche de la fenêtre grillagée, espérant apercevoir un lambeau de ciel, un gardien m'ordonne de reculer. Je me détourne et pleure. Un codétenu unijambiste me chuchote :

— Ne pleure pas. Si tu pleures, c'est que tu n'es pas en bonne santé.

Devant ces grillages, à travers lesquels on ne voit que le mur gris d'un autre bloc, assis à une table, les gardiens notent tout dans un cahier. Si tu pleures. Si tu ris. Si tu ne manges pas. Si tu te tapes la ration d'un autre. Si tu parles. Si tu ne parles pas. Si tu t'approches des fenêtres grillagées. Si tu dors trop. Si tu ne dors pas. Tout est consigné, tout!

[Lu la 15360e journée, le lundi 17 septembre 2012, dans l'édition Belfond, 1976, p. 136-138]

 

Les hommes que je sers à table, des Algériens, travaillent tous dans la mine de soufre, pas loin du bistrot. Ils dépensent toute leur paye pour manger et boire. Les jours de congé, ils s'envoient bien dix Pernod avant le déjeuner. A chaque repas, ils descendent tous leur litre de vin. La mine, ils y laissent leur peau. Ils le savent, c'est pour ça qu'ils ne mettent pas un sou de côté. Ils peuvent bien porter des masques à gaz, ça ne les empêche pas de crever au bout de quelques années. Un de mes copains, de ceux qui partagent leurs gauloises et leurs derniers francs avec moi, a trente-cinq.ans et en paraît soixante.

[Lu la 15360e journée, le lundi 17 septembre 2012, dans l'édition Belfond, 1976, p. 163]