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Sommaire de l'anthologie

L'anthologiste

Cont@ct

 

Fiodor Dostoïevski

 

Né le 11 novembre 1821,

 

La Logeuse (1847)

Première partie

Chapitre I

Depuis sa première enfance, il avait vécu d'une façon exclusive ; maintenant, cette exclusivité s'était trouvé un but. Il était dévoré par la passion, une passion des plus profondes, des plus insatiables, de celles qui épuisent toute une vie et ne laissent plus à des créatures comme Ordynov un seul moment de libre dans l'autre sphère, celle de l'activité pratique, quotidienne. Cette passion, c'était la science. Pour le moment, elle rongeait sa jeunesse, elle instillait un poison lent et enivrant dans le repos de ses nuits, elle le privait d'une nourriture saine comme d'air frais qui ne pénétrait jamais dans son recoin étouffant, et, dans l'ivresse de sa passion, Ordynov ne voulait pas le remarquer. Il était jeune et, pour le moment, ne demandait pas grand-chose. La passion avait fait de lui un petit enfant quant à la vie extérieure, l'avait rendu à jamais incapable de se méfier de certaines bonnes gens quand le besoin s'en serait fait sentir, pour mettre entre eux et lui ne fût-ce qu'une barrière. La science de certaines personnes habiles, c'est de l'or en barre ; la passion d'Ordynov était une arme dirigée contre lui-même.

Il y avait en lui plus d'attirance inconsciente que de raisons logiques et précises à faire des études et à apprendre, comme dans toutes les activités, même les plus infimes, qui l'avaient jusqu'alors occupé. Dès son enfance, il avait passé pour un toqué et ne ressemblait pas à ses camarades. Il n'avait pas connu ses parents ; ses camarades, à cause de son caractère étrange et renfermé, le traitaient d'une façon inhumaine et grossière, ce qui fait que, réellement, il était devenu sombre et renfermé, et que, petit à petit, il était tombé dans l'exclusivité.

[Lu le mardi 6 mars 2007 dans l'édition Actes Sud, collection Babel, 1996, p. 9-10]

 

Chapitre II

Souvent, ses mains tentaient, avidement, de saisir une sorte d'ombre, il entendait souvent le bruissement de pas très proches et légers à côté de son lit et le chuchotement, doux comme une musique, de paroles tendres et caressantes prononcées par il ne savait qui ; un souffle humide et haletant glissait sur son visage, et tout son être était bouleversé d'amour ; des larmes chaudes brûlaient ses joues en feu, et, brusquement, un baiser, long et tendre, s'enfonçait dans ses lèvres ; alors, sa vie se morfondait dans une torture inextinguible ; il avait l'impression que toute l'existence, que le monde entier s'arrêtait, mourait pour de longs siècles autour de lui et qu'au-dessus de lui commençait à s'étendre une nuit qui durerait des millénaires...

Sinon, c'était comme s'il se retrouvait dans ses tendres et paisibles années de la première enfance, avec leur joie lumineuse, leur bonheur inextinguible, le premier et doux étonnement devant la vie, les essaims d'esprits lumineux, qui sortaient de chaque fleur, qui jouaient avec lui dans une prairie d'herbe verte devant une petite maison entourée d'acacias, qui lui souriaient dans le lac cristallin s'étendant à perte de vue, au bord duquel il restait des heures entières, à écouter la vague battre la vague, et qui faisaient, autour de lui frissonner leurs ailes, pour bercer amoureusement son petit lit de rêves clairs et lumineux lorsque sa mère, quand elle se penchait sur lui, le signait, l'embrassait et le berçait d'une douce berceuse au cours des longues nuits paisibles.

[Lu en mars 2007, édition Actes Sud, collection Babel, p. 39-40]

 

Deuxième partie

Chapitre I

Ah, ce qui me déchire le cœur amèrement, c'est que je suis son esclave déshonorée, que le déshonneur et la honte, moi-même, la sans honneur, je les aime, que le cœur avide aime se rappeler son malheur, comme si c'était la joie et le bonheur, c'est là qu'est mon malheur, qu'il y a pas de force dedans, et pas de colère pour l'offense qu'on m'a faite !...

[Lu en mars 2007, édition Actes Sud, collection Babel, p. 92]

 

Chapitre II

On vit, mon bon vieux, on traîne derrière soi une lourde penserie ; et c'est le cœur qui geint de cette penserie lourde ! La penserie, elle vient du malheur, la penserie, elle appelle le malheur, mais, dans le bonheur, la penserie s'efface ! Bois, le vieux ! Noie ta penserie !

[Lu en mars 2007, édition Actes Sud, collection Babel, p. 107-108]

 

Chapitre III

Il était devenu pensif, irascible ; sa sensibilité avait pris une tendance maladive et il sombrait insensiblement dans une hypocondrie hargneuse, impénétrable. Les livres ne s'ouvraient plus, parfois, des semaines entières. L'avenir lui était fermé, son argent s'épuisait, il se voyait battu d'avance ; il ne pensait même plus à l'avenir. Parfois, son ancienne fièvre pour la science, son ancienne passion, les images qu'il avait créées surgissaient, éclatantes, devant lui, du fond de son passé, mais elles ne faisaient que l'écraser, qu'étouffer son énergie. La pensée ne devenait pas action. La création s'était arrêtée. Il semblait que ces images surgissaient exprès comme des géants dans son imagination à seule fin de rire de son impuissance, celle de leur créateur. Dans ces minutes tristes, il lui venait à l'esprit, malgré lui, une comparaison entre lui-même et cet élève vantard du sorcier qui, ayant volé la parole de son maître, avait ordonné au balai d'apporter de l'eau, et s'était noyé, parce qu'il avait oublié comment dire : "Arrête." Peut-être une idée originale, indépendante, aurait-elle pu s'incarner en lui. Peut-être devait-il devenir un artiste de la science. Du moins, lui-même, il y croyait. La foi sincère est déjà un gage d'avenir. Mais, à présent, il y avait des minutes où il riait lui-même de cette conviction aveugle qu'il avait eue et, il n'avançait plus.

[Lu le mercredi 14 mars 2007, édition Actes Sud, collection Babel, p. 135-136]

 

Ces favoris, et aussi le fait que laroslav Ilitch avait semblé un peu éviter cette rencontre avec son vieil ami, sidérèrent presque Ordynov... chose étonnante ! et cela alla même jusqu'à bizarrement blesser ou offenser son cœur, qui, jusque-là, n'avait recherché la compassion de personne. Finalement, c'est l'homme d'autrefois qui lui était plus sympathique, un homme simple, bonhomme, naïf - osons enfin le dire sincèrement - pas bien futé, mais sans la moindre prétention à se sentir déçu et devenir moins bête. Or, il est déplaisant qu'un homme bête que nous aimions, peut-être, justement pour sa bêtise, devienne soudain moins bête, oui, très déplaisant.

[Lu le jeudi 15 mars 2007, édition Actes Sud, collection Babel, p. 139]

***

Les Démons

Stavroguine, vous êtes beau! s'écria Piotr Stépanovitch comme en extase... C'est vous qui êtes mon idole! Vous n'offensez personne, et pourtant tout le monde vous hait; vous traitez les gens comme vos égaux, et pourtant on a peur de vous... Vous êtes le chef, vous êtes le soleil, et moi je ne suis qu'un ver de terre.

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Les Frères Karamazov

Première partie

Livre premier: "Histoire d'une famille"

Chapitre un: "Fédor Pavlovitch Karamazov"

N'ai-je pas connu une jeune femme, de l'avant-dernière génération "romantique", qui, après plusieurs années d'un amour mystérieux pour un homme que, du reste, elle pouvait à tout moment épouser le plus tranquillement du monde, a cependant fini par s'inventer des obstacles insurmontables et, par une nuit de tempête, s'est jetée du haut d'une falaise dans une rivière assez profonde et rapide, où elle a péri victime de ses propres caprices, uniquement pour ressembler à l'Ophélie de Shakespeare; cela même de telle manière que si cette falaise, qu'elle affectionnait et avait élue depuis longtemps, avait été moins pittoresque et qu'à sa place il y eût un rivage prosaïquement plat, le suicide n'aurait peut-être pas eu lieu.

 

Livre II : Une réunion déplacée

Chapitre VIII : Un scandale

« Quand je vais chez les gens, il me semble toujours que je suis le plus vil de tous et que tous me prennent pour un bouffon; alors je me dis : faisons vraiment le bouffon, car tous, jusqu'au dernier, vous êtes plus bêtes et plus vils que moi. » Il voulait se venger sur tout le monde de ses propres vilenies. Il se rappela soudain qu'un beau jour, comme on lui demandait : « Pourquoi détestez-vous tant telle personne? » il avait répondu dans un accès d'effronterie bouffonne: « Elle ne m'a rien fait, c'est vrai; mais moi, je lui ai joué un vilain tour et aussitôt après j'ai commencé à la détester. » Ce souvenir lui arracha un mauvais rire silencieux. Les yeux étincelants, les lèvres tremblantes, il eut une minute d'hésitation. Mais soudain : « Puisque j'ai commencé, il faut aller jusqu'au bout », décida-t-il. « Je ne saurais me réhabiliter; narguons-les donc jusqu'a l'impudence; je me fous de vous et basta ! »

[Lu en mai-juin 2006, p. 93 de l'édition La Pléiade]

 

Deuxième partie

Livre IV

Chapitre V: Le déchirement au salon

Jamais Catherine Ivanovna ne m'a aimé ! Elle connaît depuis longtemps mon amour pour elle, bien que je ne lui en aie jamais parlé, mais elle n'y a jamais répondu.  Je n'ai pas été davantage son ami, à aucun moment, sa fierté n'avait pas besoin de mon amitié. Elle me gardait près d'elle pour se venger sur moi des offenses continuelles que lui infligeait Dimitri depuis leur première rencontre, car celle-ci est demeurée dans son cœur, comme une offense. Mon rôle a consisté à l'entendre parler de son amour pour lui. Je pars enfin, mais sachez, Catherine Ivanovna, que vous n'aimez, en réalité, que lui. Et cela en proportion de ses offenses. Voilà ce qui vous déchire. Vous l'aimez tel qu'il est, avec ses torts envers vous. S'il s'amendait, vous l'abandonneriez aussitôt et cesseriez de l'aimer. Mais il vous est nécessaire pour contempler en lui votre fidélité héroïque et lui reprocher sa trahison. Tout cela par orgueil ! Vous êtes humiliée et abaissée, mais votre fierté en est cause... Je suis trop jeune, je vous aimais trop.

[Lu le samedi 10 juin 2006 p. 208-209 de l'édition La Pléiade]

 

Deuxième partie

Livre IV

Chapitre VI: Le déchirement dans l'Izba

Permettez-moi de vous présenter ma famille, mes deux filles et mon fils, ma portée. Si je meurs, qui les aimera? Et tant que je vis, qui m'aimera avec tous mes défauts, sinon eux? Le Seigneur a bien fait les choses pour chaque homme de mon espèce, car même un homme de ma sorte doit être aimé par un être quelconque...

[Lu le samedi 10 juin 2006 p. 217-218 de l'édition La Pléiade]

 

Deuxième partie

Livre VI : Un religieux russe

Chapitre II : Biographie du starets Zosime, mort en Dieu

d) Le mystérieux visiteur

C'est un phénomène moral, psychologique. Pour rénover le monde, il faut que les hommes eux-mêmes changent de voie. Tant que chacun ne sera pas vraiment le frère de son prochain, il n'y aura pas de fraternité. Jamais les hommes ne sauront, au nom de la science ou de l'intérêt, répartir paisiblement entre eux la propriété et les droits. Personne ne s'estimera satisfait, et tous murmureront, s'envieront, s'extermineront les uns les autres. Vous demandez quand cela se réalisera, Cela viendra, mais seulement quand sera terminé la période d'isolement humain.

- Quel isolement? demandai-je.

- Il règne partout à l'heure actuelle, mais il n'est pas achevé et son terme n'est pas encore arrivé. Car à présent, chacun aspire à séparer sa personnalité des autres, chacun veut goûter lui-même la plénitude de la vie; cependant, loin d'atteindre le but, tous les efforts des hommes n'aboutissent qu'à un suicide total, car, au lieu d'affirmer pleinement leur personnalité, ils tombent dans une solitude complète. En effet, en ce siècle, tous se sont fractionnés en unités. Chacun s'isole dans son trou, s'écarte des autres, se cache, lui et son bien, s'éloigne de ses semblables et les éloigne de lui. Il amasse de la richesse tout seul, se félicite de sa puissance, de son opulence; il ignore, l'insensé, que plus il amasse plus il s'enlise dans une impuissance fatale. Car il est habitué à ne compter que sur lui-même et s'est détaché de la collectivité; il s'est accoutumé à ne pas croire à l'entraide, à son prochain, à l'humanité et tremble seulement à l'idée de perdre sa fortune et les droits qu'elle lui confère. Partout, de nos jours, l'esprit humain commence ridiculement à perdre de vue que la véritable garantie de l'individu consiste, non dans son effort personnel isolé, mais dans la solidarité.

[Lu le dimanche 2 juillet 2006 p. 326 de l'édition La Pléiade]

 

Livre VI : Un religieux russe

Chapitre III : Extrait des entretiens et de la doctrine du starets Zosime

e) Du religieux russe et de son rôle possible

Le monde a proclamé la liberté, ces dernières années surtout; mais que représente cette liberté! Rien que l'esclavage et le suicide! Car le monde dit : « Tu as des besoins, assouvis-les, tu possèdes les mêmes droits que les grands, et les riches. Ne crains donc pas de les assouvir, accrois-les même »; voilà ce qu'on enseigne maintenant. Telle est leur conception de la liberté. Et que résulte-t-il de ce droit à accroître les besoins? Chez les riches, la solitude et le suicide spirituel; chez les pauvres, l'envie et le meurtre, car on a conféré des droits, mais on n'a pas encore indiqué les moyens d'assouvir les besoins. On assure que le monde, en abrégeant les distances, en transmettant la pensée dans les airs, s'unira toujours davantage, que la fraternité régnera. Hélas ! ne croyez pas à cette union des hommes. Concevant la liberté comme l'accroissement des besoins et leur prompte satisfaction, ils altèrent leur nature, car ils font naître en eux une foule de désirs insensés, d'habitudes et d'imaginations absurdes. Ils ne vivent que pour s'envier mutuellement, pour la sensualité et l'ostentation. Donner des dîners, voyager, posséder des équipages, des grades, des valets, passe pour une nécessité à laquelle on sacrifie jusqu'à sa vie, son honneur et l'amour de l'humanité, on se tuera même, faute de pouvoir la satisfaire. Il en est de même chez ceux qui ne sont pas riches; quant aux pauvres, l'inassouvissement des besoins et l'envie sont pour le moment noyés dans l'ivresse. Mais bientôt, au lieu de vin, ils s'enivreront de sang, c'est le but vers lequel on les mène. Dites-moi si un tel homme est libre.

[Lu le mardi 4 juillet 2006 p. 337 de l'édition La Pléiade]

 

Le juste disparaît, mais sa lumière reste. C'est après la mort du sauveur que l'on se sauve. Le genre humain repousse ses prophètes, il les massacre, mais les hommes aiment leurs martyrs et vénèrent ceux qu'ils ont fait périr.

[Lu le jeudi 6 juillet 2006 p. 347 de l'édition La Pléiade]

 

Troisième partie

Livre VIII : Mitia

Chapitre III Les mines d’or

La jalousie! « Othello n'est pas jaloux, il est confiant », a dit Pouchkine. Cette observation atteste la profondeur de notre grand poète. Othello est bouleversé parce qu'il a perdu son idéal. Mais il n'ira pas se cacher, espionner, écouter aux portes : il est confiant. Au contraire, il a fallu le mettre sur la voie, l'exciter à grand-peine pour qu'il se doute de la trahison. Tel n'est pas le vrai jaloux. On ne peut s'imaginer l'infamie et la dégradation dont un jaloux est capable de s'accommoder sans aucun remords. Et ce ne sont pas toujours des âmes viles qui agissent de la sorte. Au contraire, tout en ayant des sentiments élevés, un amour pur et dévoué, on peut se cacher sous les tables, acheter des coquins, se prêter au plus ignoble espionnage. Othello n'aurait jamais pu se résigner à une trahison - je ne dis pas pardonner, mais s'y résigner - bien qu'il eût la douceur et l'innocence d'un petit enfant. Bien différent est le vrai jaloux. On a peine à se figurer les compromis et l'indulgence dont certains sont capables. Les jaloux sont les premiers à pardonner, toutes les femmes le savent. Ils pardonneraient (après une scène terrible, bien entendu) une trahison presque flagrante, les étreintes et les baisers dont ils ont été témoins, si c'était « la dernière fois », si leur rival disparaissait, s'en allait au bout du monde, et si eux-mêmes partaient avec la bien-aimée dans un lieu où elle ne rencontrera plus l'autre. La réconciliation, naturellement, n'est que de courte durée, car en l'absence d'un rival, le jaloux en inventerait un second.

[Lu le vendredi 14 juillet 2006 p. 406-407 de l'édition La Pléiade]

 

Quatrième partie

Livre XII: Une erreur judiciaire

Chapitre XII : Il n’y a pas eu assassinat

J’ai recueilli certains renseignements; il détestait son origine, il en avait honte et rappelait en grinçant des dents qu’il était issu d’une «puante». Il se montrait irrespectueux envers le domestique Grigori et sa femme, qui avaient pris soin de lui dans son enfance. Maudissant la Russie, il s’en moquait, rêvait de partir pour la France, de devenir Français. Il a souvent déclaré, bien avant le crime, qu’il regrettait de ne pouvoir le faire faute de ressources. Je crois qu’il n’aimait que lui et s’estimait singulièrement haut… Un costume convenable, une chemise propre, des bottes bien cirées, constituaient pour lui toute la culture. Se croyant (il y a des faits à l’appui) le fils naturel de Fiodor Pavlovitch, il a pu prendre en haine sa situation par rapport aux enfants légitimes de son maître; à eux tous les droits, tout l’héritage, tandis qu’il n’est qu’un cuisinier.

[Lu le jeudi 5 octobre 2006, p. 769 de l'édition La Pléiade]