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Sommaire de l'anthologie

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L'anthologiste

Cont@ct

 

Jean Cocteau

né le 5 juillet 1889, français

 

Le Grand Écart

Chapitre I

Nous sommes pleins de choses qui nous jettent à la porte de nous-mêmes. Depuis l'enfance, il ressentait le désir d'être ceux qu'il trouvait beaux et non de s'en faire aimer. Sa propre beauté lui déplaisait. Il la trouvait laide.

*

Les souliers éculés et les gâteaux de miel témoignaient d'une race royale mais sordide. Jacques rêvait de cette cuisine et de ces trous. Il les enviait. Il y voyait l'unique moyen de s'identifier à ces deux chats sacrés. Il voulut collectionner des timbres, faire des caramels aux amandes. Il usait artificiellement ses chaussures de tennis.

**

Chapitre III

Il aimait.

Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise. Pour la première fois, il ne haïssait pas son image. Il se croyait guéri.

Le vague désir de beauté nous tue.

Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse follement sans les émouvoir.

Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui, sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait. Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.

***

Thomas l'Imposteur

Tout homme porte sur l'épaule gauche un singe et, sur l'épaule droite, un perroquet. Sans que Guillaume s'y employât, son perroquet répétait le langage d'un monde privilégié, son singe en imitait les gestes. Aussi ne courait-il pas le risque des gens excentriques, une semaine adoptés et rejetés par le monde. Il y creusait sa place et paraissait, son nom l'accréditant, y avoir grandi toujours.

*

Il se jugeait de première force. Il était dans le monde de la lutte, mais il était naïf pour l'esprit de finesse profonde, si rare dans les hautes places parce que cet esprit empêche de choisir.

Un homme vraiment profond s'enfonce, il ne monte pas. Longtemps après sa mort, on découvre sa colonne enfouie, d'un seul bloc ou, peu à peu, par morceaux. Tandis que ces grandes intelligences médiocres, faites de coup d'œil et d'ironie, montent sans encombre jusqu'à la petite corniche du pouvoir.

*

Elle espérait éblouir enfin cet homme qu'elle adorait, qui profitait d'elle et savait l'influence, sur les hystériques, d'une feinte impassibilité.

- Mœurs de la haute, dit-il, sans plus, en beurrant une tartine.

Mme Valiche, ivre d'amour et de haine satisfaite, contempla cet homme qui mangeait, vivait, au-dessus de l'étonnement.

- Docteur, bégaya-t-elle, vous êtes un dieu.

- Il n'y a pas de dieux, madame. J'y vois clair, voilà tout.

***

La Machine à écrire

Fred: - C'est mon huitième coupable.

Maxime: - Votre huitième coupable?...

Fred: - Avant elle, sept personnes, sept jeunes coupables des deux sexes étaient déjà venus se constituer prisonniers et faire des aveux.

Maxime: - Et pourquoi?

Fred: - Ah! pourquoi! Pourquoi! C'est le problème. Nous sommes, mon cher Maxime, à l'époque des journaux quotidiens, des livres policiers, des films d'aventures. Chacun et chacune rêve de vedette, de crimes et de portraits en première page. Les têtes travaillent. Et on se voudrait coupable... et on se croit même coupable... et comme il importe que le monde entier le sache, on se précipite chez le commissaire de police et on se constitue prisonnier.

[p111/203 voir p30/203...pluie et sauterelles...]

*

Fred: - Bien sûr... bien sûr. Drôle d'époque!... On ne cherche pas à vivre, on regarde vivre les autres. On lit, on lit, on voit des films...

Margot... et mes sept coupables sont des victimes des livres policiers et des grands quotidiens.

Maxime: - Margot dévorait ce genre de livres...

[p112/203]

*

Fred: - La justice n'aime pas qu'on se substitue à elle, qu'on exécute son travail. Vous avez voulu vous substituer à la justice. Elle ne vous le pardonnera pas.

[p199/203]