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Sommaire de l'anthologie

L'anthologiste

Cont@ct

 

Pascal Bruckner

 

Né en 1948 en France

 

Lunes de fiel

Premier jour

Le charme des inclinations naissantes

Avez-vous remarqué, monsieur, comme les femmes désirent surtout les hommes bien accompagnés. Une jolie personne à leur côté leur donne tout de suite une valeur incomparable, fussent-ils laids ou ingrats.

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Voyez-vous, je vous connais à peine, toutefois les moindres particularités de votre personne révèlent le confident que j'attends depuis des années. Et puis j'ai un principe dans la vie: il faut se méfier des êtres qui vous aiment car ils sont aussi vos ennemis. C'est pourquoi je ne me livre totalement qu'à des inconnus.

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Tel un catéchumène qui se pénètre d'un dogme, je me répétais: ce corps est parfait, aucune extravagance ne sera assez grande pour lui rendre hommage, il mérite que je me détruise pour lui par quelque émouvante folie dont j'avais le désir farouche et religieux. Avec elle je me sentais à l'aube d'une existence nerveuse et poignante.

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Cette femme me portait plus haut que je n'en avais jamais eu l'habitude. Je m'attache surtout aux êtres qui n'ont pas besoin de moi et que j'enchaîne soudain par le plus fort des liens. Je suis prêt à tout donner à qui ne demande rien, mais ne veux rien céder à qui attend tout de l'autre. Je m'étais épris de Rebecca parce qu'elle avait accueilli notre liaison comme un surcroît de bonheur dans une existence sereine et non comme la planche de salut d'une solitude désemparée.

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J'étais malheureux, accablé. La séparation est une anticipation de la rupture puisqu'elle nous apprivoise à l'idée qu'on peut vivre sans l'autre.

Le miracle avait cessé du jour au lendemain. Je ne savais plus que faire de mes longues nuits vacantes et me portais volontaire presque chaque soir pour assurer la garde aux urgences. Dans mon imagination morose, je peuplais le temps mort de ma vie de célibataire du temps plein et intense de la vie de Rebecca. Tant d'heures perdues pour moi à des tâches monotones ne pouvaient être qu'infiniment riches pour elle. Je l'eus une fois au téléphone: elle paraissait, comme dit l'expression, bien s'amuser. Je mimai moi aussi le bonheur, victime de cette cruelle désinvolture qui fait obligation aux amants modernes de considérer la souffrance comme une disgrâce, et la jalousie comme un manque d'éducation. J'avais du mal à admettre que l'absence se traduise chez les êtres par des symptômes différents et demandais une même et visible douleur pour tous.

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Deuxième jour

Risibles pervers

Que voulez-vous: on ne blesse bien que les êtres chers, il n'y a aucun plaisir à malmener des inconnus. Et puis tout ce que nous nommons civilisation repose sur l'approfondissement de la cruauté. La férocité prospère aujourd'hui dans les mots, se spiritualise en raison du discrédit porté sur la violence physique. Notre génération, qui tire orgueil d'avoir congédié la sauvagerie, l'a contrainte à devenir masquée. On ne dose plus sa force avec ses poings ou ses muscles, on l'affûte avec son esprit ou sa langue. Notre société y a gagné en raffinement mais elle n'a pas encore établi de châtiments pour la réparation des immenses dégâts commis par le persiflage et la calomnie. Ajoutez que tout est bon pour intimider l'autre, y compris les multiples idéologies de la libération qui ont fleuri sous nos climats depuis un siècle: c'est même l'un des charmes particuliers de notre époque que de pouvoir offenser les individus au nom de leur liberté.97-98

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Troisième jour

Où les amants se rejoignent, ils tombent en cendres

J'avais une bataille à mener: me débarrasser d'une femme qui m'aimait encore. Je souffrais de ce malheur si fréquent chez les petits-bourgeois de ne pas consentir à moi-même et croyais trop à l'amour pour me contenter du niveau relatif où était tombée notre liaison. La fidélité à une personne est un prix trop cher payé pour n'être pas compensée par une excitation égale: l'être à qui s'adresse une préférence exclusive a la charge écrasante de remplacer tous les hommes, toutes les femmes que sa présence exclut. Tâche impossible: nul n'est divers et multiple comme le monde.

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- Notre romance se nourrit d'elle-même: cette autarcie s'apparente à la famine. Il existait autrefois des obstacles, conflits religieux ou sociaux, qui valorisaient le couple en le rendant précaire. Autrefois la plus magnifique cause d'amour était le danger même de l'amour. L'imprudence allumait des passions que notre époque de sécurité ne connaîtra jamais: heureux temps pas si lointains où aimer était synonyme de risquer. Aujourd'hui, nos amours meurent de satiété avant même d'avoir connu la faim. C'est pourquoi les amants sont si tristes: ils savent qu'ils n'ont d'autre ennemi qu'eux-mêmes, qu'ils sont à la fois la source et le tarissement de leur union. Qui accuser, hélas, sinon "nous deux", et quelle plus grande amertume que de tuer celui qu'on adore par le simple fait d'être ensemble?

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Quelque bien qu'on dise de nous, on ne nous  apprend rien de nouveau et il faut toujours d'autres confirmations, d'autres certitudes elles-mêmes vacillantes. Être le premier dans le cœur d'un homme ou d'une femme est une privauté dérisoire. Suis-je le roi parce que je suis ton roi? Il y a donc maldonne: l'affection qu'un être vous porte rend perplexe à double titre: on s'étonne d'abord que tous ne vous aiment pas avec la même ardeur; puis on en vient à soupçonner la femme qui vous adore de quelque faiblesse. Si elle m'aime c'est qu'elle est perdue: qui pourrait apprécier un individu aussi démuni que moi sinon quelqu'un de plus égaré trouvant son compte à s'accrocher à l'épave que je suis? De fait, la tendresse de Rebecca, loin de la revaloriser à mes yeux, me poussait à rechercher l'estime de nouvelles femmes à l'infini.

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Très vite, la maladie de n'être pas aimée étendit quelque chose de terne sur le visage de ma maîtresse, atténuant le relief de sa beauté, rendue maussade et inexpressive. Dès que son charme s'altérait, je le lui faisais remarquer. Elle se précipitait devant une glace et se croyant disgracieuse finissait par s'enlaidir effectivement. Tel est le pouvoir de la méchanceté: elle façonne et déforme les individus. Mais quel talent cela demande! On ne se doute pas combien il est difficile d'être odieux; le mal est une ascèse comme la sainteté, il faut vaincre d'abord les penchants d'une société toujours encline à la pitié, écraser sans relâche le peuple pâle des bons sentiments, avoir enfin un sens théâtral aigu, une connaissance psychologique de l'âme qui n'est pas donnée à tous.

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Quatrième jour

La main tendue

"Il m'a fallu des mois pour me désenvoûter de toi et te voir pour ce que tu étais: non pas un astre mais un agrandissement, une carcasse brisée que seule ma peur de la vie rendait redoutable. Crois-moi, je n'aurais jamais accepté l'esclavage si je n'avais gardé la certitude de pouvoir m'en affranchir. En secret, je t'avais déjà déboulonné: au fond, tu n'as jamais été qu'une création de mon esprit, une idole que je soutenais à bout de bras; je ne voyais que l'idole, je ne voyais pas l'effort de mes bras. Je n'avais besoin que du besoin que tu avais de moi. Je t'ai séduit en te fascinant sur ton propre pouvoir, en te donnant l'illusion d'être invincible. C'est ma jeunesse qui t'a donné tant de valeur; cinq ans de plus et j'eusse été dégrisée tout de suite. Ces cinq ans je les ai gagnés en six mois.

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Elle commença à danser. Subitement on eût dit qu'un fil invisible avait tiré tous les yeux vers la piste, je n'étais pas le seul à vivre sous l'enchantement de cette diablesse qui accrochait les convoitises aux moindres torsions de son bassin. Une gaieté profonde illuminait son visage, une joie sincère de se savoir admirée, et elle distribuait des sourires adressés de si loin qu'on n'osait y répondre. Quoique sous son charme, j'enrageais de ce magnétisme, me disant que je ne pourrais la récupérer quand elle se grisait des hommages publics: me récompenser lui serait une perte, une soustraction. Pourtant, je me sentais prêt à avaler toutes les couleuvres pour l'avoir. J'y mettais presque un point d'honneur, ne lui en voulant pas de ces pièges, de ces chausse-trapes qui attisaient mon désir au lieu de l'éteindre. Au fond, j'adorais cet enfer délicieux que je n'avais jamais connu, et me découvrais une autre nature. Je n'aimais plus Béatrice qui m'acceptait tel que j'étais et désirais Rebecca qui ne voulait pas de moi.

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La danse est un espace sans lois mais où la police est assurée par le regard de chacun sur tous. La moindre raideur y constitue un péché de l'œil, faute impardonnable dans un art tout entier à la surface et à la vue.

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Cinquième jour

La cérémonie du thé

Un être apparu à la croisée des chemins vous semble le paradis. Le tort est de vouloir fixer ce visage entrevu. Comment avais-je envisagé de remettre tout en cause pour quelques privautés avec cette inconnue? Je me réveillais comme dégrisé d'une mauvaise ivresse.

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Au début, nous n'avions envie que de vous taquiner. Vous formiez avec Béatrice un couple tellement uni, une association de deux naïfs qui vont chercher le grand frisson en Orient. Par votre gentillesse l'un pour l'autre, vous raviviez les prestiges d'un hymen impossible. Je ressentais à votre égard un mélange d'envie et de moquerie où la moquerie dominait. Nous vous avons testés: comme les trois quarts des couples, vous n'avez pas résisté. Je combats toujours pour la délivrance des êtres occupés par une relation trop forte, j'aime briser les idylles, démonter la comédie du grand amour. Et puis je suis venu m'installer dans la routine de votre existence comme une miette de pain coincée dans une gorge.

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- Tout homme souhaite obscurément qu'un autre homme le délivre du souci de désirer et lui désigne, une fois pour toutes, l'objet désirable: je vous ai dit, qui était belle et qui ne l'était pas. Je vous ai fait jouir par délégation avec le récit de mes jouissances, je vous ai horrifié par celui de mes perversions; là où j'étais passé, vous avez voulu passer à votre tour et éprouver en outre la gratification de me trahir. Il n'est pas jusqu'à votre tour et éprouver en outre la gratification de me trahir. Il n'est pas jusqu'à votre rancune qui ne m'était hommage, vous étiez mon satellite, vous viviez sous ma gravitation. Je vous ai greffé un sentiment neuf, mon appétit a suscité le vôtre. Ma passion a mis les autres passions en mouvement, je l'ai fait résonner partout. Pourtant, à force de parler de femmes, ce sont elles qui nous ont doublés et ont eu le dernier mot.

"Voyez-vous, Didier, continua-t-il en éclairant son visage d'un grand sourire, par votre intermédiaire, j'ai revécu en accéléré toute mon histoire avec Rebecca; vous vous êtes brûlé à son contact comme je me suis consumé de tristesse pour elle. Mais vous n'avez pas été à la hauteur: votre désir était trop faible parce qu'il était copié sur le mien; vous avez revécu en comédie ce que j'avais connu en tragédie; vous vous êtes conduit en être simple pris dans une histoire compliquée. Et il y eut moins de fausseté dans mes procédés que de sottise dans les vôtres.

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- Vous n'avez pas beaucoup d'égards pour moi, constatai-je piteusement.

- Vous ne le méritez pas. Personne non plus n'a pitié de moi. Vous croyez que je me hais? Vous vous trompez: je préfère haïr les gens qui m'entourent, cela me dispense de me détester moi-même. Je souhaite aux gens heureux tout le mal possible à cause du mal qu'ils me font par leur sale bonheur. Et puis, voyez-vous, l'habileté suprême du méchant, c'est de dévoiler son jeu tout en tout en l'accomplissant, c'est de joindre l'impudeur au forfait. Rien n'égale le plaisir de celui qui abat ses cartes sans se compromettre.

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Épilogue

Savez-vous pourquoi j'aime ce dénouement? Parce qu'il n'est dû qu'à votre maladresse, votre touchante maladresse. Aujourd'hui, la tragédie ne s'abat plus sur les hommes par malédiction; elle naît de leur gaucherie. On tombe dans le malheur en gaffant, par une suite de gigantesques faux pas. Nos drames ne sont pas seulement douloureux: ils souffrent du handicap supplémentaire d'être ridicules. Nous n'avons même plus l'excuse de la fatalité.

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Vous étiez las d'être vous-même mais sans trouver la force d'être un autre: vous n'aviez pas le talent de vos ambitions. Vous avez tenté d'ouvrir une fenêtre qui s'appelait l'Orient. Il vous a fallu peu de temps avant de réaliser qu'il s'agissait d'un trompe-l'œil. Vous partiez déjà bancal, tout fissuré de l'âme: le sol sur lequel vous preniez appui était lézardé. Faites comme moi de l'Asie l'utopie d'un ailleurs: cela vous dispensera d'y aller. Croyez-moi, il n'y a pas d'issue géographique. "Renonce à ce monde, renonce à l'autre monde, renonce au renoncement", disait un mystique musulman.

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Qui de nous deux inventa l'autre

Chapitre I: "Seigneur, faites-moi la grâce d'être préféré..."

Avec les heures, bouger, qui était une épreuve, devint un jeu:: dans la pénombre les silhouettes échappaient à la gravitation, s'allégeaient, têtes renversées, membres disloqués, rattachées au monde par l'ouïe seule.

Les danseuses avaient perdu de leur aspérité; c'étaient des égales maintenant, d'aimables ludions comme lui, prises dans un tourbillon, esclaves d'un rythme qui les tordait en tous sens, les arrachait à l'inertie. Chacun avait vaincu la fatigue, oublié son âge, sa condition.