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Sommaire de l'anthologie

L'anthologiste

Cont@ct

 

Nicolas Bouvier

 

 

Nicolas Bouvier est né au Grand Lancy en Suisse le 6 mars 1929. Il est mort d'un cancer le 17 février 1998.

 

 

L'Usage du monde (1953-1963)

 

Une odeur de melon

Retour à Belgrade

Sur le quai, deux hommes nettoyaient d'énormes tonnes qui empestaient le soufre et la lie. L'odeur de melon n'est bien sûr pas la seule qu'on respire à Belgrade. II y en a d'autres, aussi préoccupantes ; odeurs d'huile lourde et de savon noir, odeurs de choux, odeurs de merde. C'était inévitable ; la ville était comme une blessure qui doit couler et puer pour guérir, et son sang robuste paraissait de taille à cicatriser n'importe quoi. Ce qu'elle pouvait déjà donner comptait plus que ce qui lui manquait encore. Si je n'étais pas parvenu à y écrire grand-chose, c'est qu'être heureux me prenait tout mon temps. D'ailleurs, nous ne sommes pas juges du temps perdu.

[Lu le vendredi 5 octobre 2007, dans l'édition Petite Bibliothèque Payot, p. 44]

 

La route de Macédoine

Les Serbes sont non seulement d'une générosité merveilleuse, mais ils ont encore conservé le sens antique du banquet : une réjouissance doublée d'un exorcisme. Quand la vie est légère : un banquet. Est-elle trop lourde ? un autre banquet. Loin de « dépouiller le vieil homme » comme nous y engage l'Écriture, on le réconforte par de formidables rasades, on l'entoure de chaleur, on le gorge de musique admirable.

[Lu le vendredi 5 octobre 2007, dans l'édition Petite Bibliothèque Payot, p. 48]

 

Prilep, Macédoine

Il n'y avait que deux hôtels à Prilep. Le Jadran pour les gens du Parti, et le Macedonia pour d'improbables voyageurs, où nous passâmes la première soirée à marchander notre chambre. A moins d'être pressé, j'aime beaucoup cette pratique. Elle est après tout moins cupide que celle des prix fixes et entretient l'imagination. C'est d'ailleurs plutôt d'explications qu'il s'agit; de part et d'autre il y a des exigences qu'il faut confronter sobrement pour atteindre la solution sur laquelle personne n'aura ensuite envie de revenir.

[Lu le vendredi 5 octobre 2007, dans l'édition Petite Bibliothèque Payot, p. 51]

 

Les Prilepois préféraient pourtant les tenir à l'écart, se priver de leurs services et les brimer discrètement comme toutes les populations qui, ayant trop souffert, se font justice avec retard, à contretemps et sans souci de leur propre intérêt.

[Lu le vendredi 5 octobre 2007, dans l'édition Petite Bibliothèque Payot, p. 63]

 

L'étalage est un peu macabre mais aucun dans la ville n'a de plus belles couleurs. Parfois une paysanne noir vêtue s'y arrête, marchande vivement et s'en va d'un pas décidé, un petit cercueil sous le bras. Cela ne frappe pas, parce qu'ici la vie et la mort s'affrontent chaque jour comme deux mégères sans que personne intervienne pour rendre l'explication moins amère. Les pays durs et qui rattrapent le temps perdu ne connaissent pas ces ménagements. Ici, quand un visage ne sourit pas c'est qu'il somnole ou qu'il grince. Les instants qui ne sont pas déjà donnés à la fatigue ou aux soucis, on les bourre aussitôt de satisfaction comme un pétard qui doit s'entendre loin. On ne néglige rien de ce qui aide à vivre ; d'où l'intensité de la musique qui est une des plus puissantes du pays : ces voix tendues, inquiètes, soudain ensoleillées et l'espèce, d'urgence impérieuse qui précipite les musiciens vers leurs instruments. Bref, c'est l'alerte perpétuelle... la guerre où il ne faut ni gaspiller ni dormir.

[Lu le vendredi 5 octobre 2007, dans l'édition Petite Bibliothèque Payot, p. 64]

 

La route d'Anatolie

Bayburt

Il est bien naturel que les gens d'ici n'en aient que pour les moteurs, les robinets, les haut-parleurs et les commodités. En Turquie, ce sont surtout ces choses-là qu'on vous montre, et qu'il faut bien apprendre à regarder avec un oeil nouveau. L'admirable mosquée de bois où vous trouveriez justement ce que vous êtes venu chercher, ils ne penseront pas à la montrer, parce qu'on est moins sensible à ce qu'on a qu'à ce dont on manque. Ils manquent de technique ; nous voudrions bien sortir de l'impasse dans laquelle trop de technique nous a conduits : cette sensibilité saturée par l'Information, cette Culture distraite, « au second degré ». Nous comptons sur leurs recettes pour revivre, eux sur les nôtres, pour vivre. On se croise en chemin sans toujours se comprendre, et parfois le voyageur s'impatiente ; mais il y a beaucoup d'égoïsme dans cette impatience-là.

[Lu le lundi 8 octobre 2007, dans l'édition Petite Bibliothèque Payot, p. 98]

 

Le lion et le Soleil

Tabriz - Azerbaïdjan

- L'Islam ici, le vrai ? c'est bien fini... plus que du fanatisme, de l'hystérie, de la souffrance qui ressort. Ils sont toujours là pour vociférer en suivant leurs bannières noires, mettre à sac une ou deux boutiques, ou se mutiler dans des transports sacrés, le jour anniversaire de la mort des Iman... Plus beaucoup d'éthique dans tout cela ; quant à la doctrine, n'en parlons pas ! J'ai connu quelques véritables musulmans ici, des gens bien remarquables... mais ils sont tous morts, ou partis. À présent... Le fanatisme, voyez-vous, reprit-il, c'est la dernière révolte du pauvre, la seule qu'on n'ose lui refuser. Elle le fait brailler le dimanche mais baster la semaine, et il y a ici des gens qui s'en arrangent. Bien des choses iraient mieux s'il y avait moins de ventres creux.

[Lu le mercredi 10 octobre 2007, dans l'édition Petite Bibliothèque Payot, p. 115]