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Sommaire de l'anthologie

L'anthologiste

Cont@ct

 

Aristophane

 

Aristophane (- 445 - 386) était un auteur comique toujours préoccupé par la vie politique de sa cité, Athènes. Contre les élites et en s'appuyant sur un bon sens populaire, il n'hésitera pas à s'attaquer aux démagogues de son temps, les accusant de mener Athènes à la guerre pour consolider leur puissance par l'union de la cité contre des ennemis, et afin de s'enrichir personnellement. Défenseur d'une tradition sage, simple et modérée, il raillera tout ce qui lui semblera n'être que des modes intellectuelles destinées à augmenter le prestige ou la gloire de leurs promoteurs.

 

Les Acharniens

Justinet: - Laissez donc les Laconiens dans leur coin, braves gens! Question d'armistice, écoutez plutôt, pour savoir si j'ai bien fait de signer!

Le Coryphée: - Comment peux-tu prononcer les mots "bien faire", du moment que tu as traité avec eux? Suffit!... Il n'y a rien qui tienne, pour ces gens-là, ni autels, ni loyauté, ni serment!

Justinet: - Mais moi je sais bien que les Laconiens, nous les accablons trop: ils ne sont pas cause de tous nos ennuis.

Le Coryphée: - Pas de tous? scélérat! C'est ce que tu as le culot, à présent, de nous dire en face, tout net? Et tu veux qu'on t'épargne?

Justinet: - non, pas de tous! pas de tous! Moi qui vous parle, je pourrais vous faire voir bien des cas où c'est à eux qu'on a fait tort.

Le Coryphée: - Ça alors! pour le coup, c'est formidable! Ça me chamboule le cœur d'entendre ça. Tu vas oser prendre devant nous la défense de nos ennemis?

Justinet: - Oui; et si mes dires ne sont pas justes, si le peuple n'est pas de mon avis... [Il fait le geste de se décapiter] je veux bien avoir déjà la tête sur le billot pour parler.

Le Coryphée: - Allons, camarades, à quoi bon lanterner au lieu de fabriquer à ce type-là, à coups de pierre, une casaque écarlate - en peignée!

Justinet: - Hé là! quel noir tison vous fait fumer comme ça? Allez-vous m'écouter? m'écouter, oui ou non, ô rejetons d'Acharnes!

Le Coryphée: - Nous n'écouterons rien!

Justinet [sans se démonter]: - Eh bien! je vais passer un mauvais quart d'heure!

Le Coryphée: - Mort à moi, si j'écoute!

Justinet: - Ne dites pas ça, Acharniâtres que vous êtes!

Le Coryphée: - Tu vas être mort, à la minute, tiens-le toi pour dit!

(Vers ~304-~325)

***

Le Chœur: -      Que vas-tu faire?

                           Que vas-tu dire?

         Mais sache bien, en tout cas, que tu es

un homme au front d'airain à qui rien ne fait peur,

                    d'offrir à la Cité ta tête

  avant de plaider seul contre tous! quel en jeu!

               Pas un frisson? quel homme!

                              Allons,

  c'est toi qui l'as voulu. Parle, nous t'écoutons!

(Vers 489-~497)

****

Les Cavaliers

Le chœur [strophe]: - Ah! qu'il est beau ton empire,

Lepeuple! tout un chacun

te redoute autant qu'un roi.

Mais tu donnes aisément

dans les panneaux: tes délices

c'est de te faire enjôler

et berner: celui qui parle,

il te trouve bouche bée. Et, dans ta tête,

ta cervelle est dans la lune.

Lepeuple: - De cervelles, beaux blondins,

c'est vous qui n'en avez pas,

en vous figurant que moi

je divague! c'est exprès

que je fais le bon benêt,

car j'aime bien pour mon compte

ma pitance quotidienne:

Je veux pour ministre unique

entretenir un filou:

quand il a fait sa pelote

je lève le poing, et paf!

Le chœur [antistrophe]: - Ah! sur ce pied-là, c'est parfait,

si tu règles ta conduite

par la logique frappante

que tu viens de nous décrire

dans toute son envergure;

si dans l'enclos politique tu traites tous ces gens-là

par gavage méthodique

comme bétail à usage

solennel... et populaire,

et qu'après, quand tu n'as rien

à te mettre sous la dent,

tu abattes le plus gras

pour en faire ton dîner!

(Vers ~1112-~1140)

****

Les Nuées

Socrate: - C'est sur ta propre personne que je vais fonder ma démonstration. Il t'est bien arrivé, après avoir fait ton plein de brouet, au moment des Fêtes, d'avoir le bedon en tohu-bohu, traversé tout à coup d'un tintamarre borborythmique?

Tourneboule: - Jour de Dieu! Pour ça oui! Ça ne tarde pas: il m'en a fait de belles, c'est un tohu-bohu, ça tonitrue, ça brouette là-dedans, un vacarme, un beau hourvari! Piano, pour commencer: pappax... pappax... Et puis accelerando... paraparappax... Et quand je chie, c'est un vrai tonnerre... paraparappax... exactement comme Elles

Socrate: - Eh bien juge un peu: une telle pétarade sortant d'un petit bedondinet pas plus gros que ça! Alors l'immensité des Airs, là partout, c'est naturel qu'elle fasse un énorme tonnerre, pas vrai?

Tourneboule: - Et voilà pourquoi on se sert du même mot: dans les deux cas c'est une affaire de vents! Mais la foudre, qui est-ce qui la déclenche, instruis-moi? Elle brille, elle flamboie, elle nous tombe dessus, carbonise ceux-ci et laisse ceux-là gaillards, à peine roussis sur les bords? Celle-là, ça ne fait pas de doute: c'est bien Zeus qui la décoche sur les parjures?

Socrate: - Allons donc, en voilà une bourde aux relents antédiluviens! Tu tombes de la lune! S'il frappe les parjures, alors, Simon, pourquoi ne l'a-t-il pas grillé? et Cléonyme, et Théoros? Ils sont un peu là comme parjures! Non, c'est son propre temple qu'il frappe, le cap Sounion, "promontoire d'Athènes", et les chênes altiers. Quelle idée? Un chêne ne se parjure pas!

Tourneboule: - Je ne sais pas... Mais toi, je vois que tu parles bien! Et la foudre, dans tout ça, qu'est-ce que c'est?

Socrate: - Lorsqu'un vent sec monte vers les Nuées et se calfeutre en leur sein, il les gonfle du dedans comme une vessie; et alors, nécessairement, il les fait éclater, explose avec violence sous l'effet de la compression, et, par la seule ruée de sa rude rafale, il s'enflamme spontanément.

Tourneboule: - Tout juste, auguste! C'est ça qui m'est arrivé un jour aux Fêtes de printemps: je faisais cuire une panse de bœuf pour ma famille, et toc! j'avais oublié de l'inciser: elle gonfle, et tout à coup, elle m'a éclaté en plein dans les yeux, m'embrenant de sa giclée et me brûlant la figure!

Le coryphée: - O mortel qui as conçu le désir d'obtenir de nous les secrets de la haute Sagesse, quelle félicité sera la tienne entre les Athéniens, entre tous les Grecs, si tu es un homme de mémoire et de méditation, si ton âme est dure au mal, si tu ne te décourages ni de rester debout ni de marcher, si tu supportes le froid sans en être accablé, si tu ne penses pas trop à ton déjeuner, si tu t'abstiens de vin, de sport, et autres insanités, et si tu admets pour bien suprême, comme il sied à un habile homme, de l'emporter dans les actions, dans les conseils, et en guerroyant à la pointe de la langue!

Tourneboule: - Eh bien, s'il s'agit d'une âme cuirassée, de nuits blanches vouées à de noirs soucis, d'un estomac frugal qui sait se serrer la ceinture et dîner d'un pissenlit, n'aie pas peur! s'il s'agit de ça je m'offre hardiment, je suis de pied ferme, comme une enclume!

Socrate: - Ainsi tu ne reconnaîtras plus aucune divinité sauf la trinité que nous admettons, le Vide que voici, et les Nuées, et la Langue?

Tourneboule: - Je ne leur adresserai même pas la parole, c'est bien simple, aux autres dieux, même si je les croise dans la rue. Ils n'auront de moi ni sacrifices, ni libations, ni un grain d'encens.

(Vers ~390-~425)

****

Les Guêpes

Vomicléon: - Rends-toi compte: tu pourrais être riche, toi et tout le monde, mais c'est cette kyrielle d'amis du peup' qui t'a embobiné je ne sais pas comment. Tu as la haute main sur une foule de cités, depuis le Pont jusqu'en Sardaigne: t'en revient-il quelque chose, sauf cette aumône de rien du tout? Et encore, ils ne te la lâchent qu'au fur et à mesure, à petites doses, et comme au compte-gouttes, juste pour ne pas te laisser crever! Ils veulent que tu sois pauvre, et pourquoi? Je vais te le dire: c'est pour que tu ne connaisses que ton dresseur, et que, quand il fait kss, kss, en t'excitant contre l'un ou l'autre de leurs ennemis, tu leur bondisses dessus comme un sauvage. Oui, s'ils voulaient fournir au peuple de quoi vivre pour de bon, ça serait facile! Des cités qui nous paient tribut en ce moment, il y en a mille! Si on avait seulement taxé chacune de ce qu'il faut pour entretenir vingt hommes, quelle vie pour vingt mille de nos concitoyens! Ils nageraient dans les civets de lièvre, le front fleuri de toutes les couronnes imaginables, et dans le petit-lait et dans la crème: toutes les délices auxquelles donne droit un pays tel que le nôtre, qui a su dresser le trophée de Marathon. Mais à présent, vous êtes comme des journaliers pour les olivades: sur les talons de celui qui tient la paie!

(Vers ~696-~712)

Bdélycléon: - Vois donc: tu pourrais être riche, toi et tout le monde, mais par ces éternels partisans du peuple je ne sais comment tu te laisses embobeliner. Tu règnes sur une quantité de villes, depuis le Pont jusqu'à la Sardaigne. Qu'en retires-tu? Rien que ce misérable salaire. Encore te le distillent-ils d'un flocon de laine, goutte à goutte toujours, juste assez pour vivre, comme de l'huile. Car ils veulent que tu sois pauvre, et je te dirai pour quelle raison: c'est pour que tu connaisses celui qui t'apprivoise et que, lorsque celui-là te siffle pour t'exciter contre un de ses ennemis, tu leur sautes dessus avec fureur. Car s'ils voulaient donner au peuple le bien-être, ce serait facile. Ainsi, il y a mille cités aujourd'hui qui nous paient le tribut; si l'on avait imposé à chacune d'entretenir vingt hommes, vingt mille de nos concitoyens vivraient en pleine abondance de civets, de couronnes de toute espèce, de colostre et de crème cuite, goûtant des délices dignes de ce pays et du trophée de Marathon. Mais, maintenant, pareils à ceux qui cueillent des olives, vous suivez celui qui tient le salaire.

(Vers ~696-~712)

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Le Coryphée: - Eh bien donc, braves gens, les poètes qui essaient de trouver à vous dire quelque chose d'inédit, aimez-les un peu mieux! choyez-les et mettez leurs idées dans des coffrets comme des coings! De la sorte vos habits garderont tout au long de l'année un parfum... d'habile homme!

(Vers ~1051-~1055)

****

Le chœur [strophe]: - Il a bien de la chance, et je l'envie,

ce vieillard qui a su changer de vie!

Il était si hargneux dans ses façons!

mais il suit à présent d'autres leçons.

Quel tournant il va prendre en adoptant

les aises où il veut se prélasser!...

Mais après tout qui sait s'il s'y pliera?

On a bien de la peine à le chasser,

le naturel que l'on a de tout temps!

Pourtant, on en a vu plus d'un le faire:

      les idées d'autrui

      les ayant instruits,

   ils ont bien changé leurs manières!

(Vers ~1452-~1461)

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La Paix

Le serviteur: - Oui, Tout-adorée, pour l'amour du Ciel

reçois-là! Ne fais pas comme ces aguicheuses

          qui entrebâillent leur porte

          et pointent leur nez; et puis,

          dès qu'on leur marque intérêt,

          repli stratégique! mais

          si l'on passe son chemin,

          elles repointent le nez!

    Toi, ne nous joue plus des tours de ce genre!

(Vers ~978-~986)

****

Les Oiseaux

Le Coryphée [donnant le signal de la charge à sa troupe]: - Alattacalattaque! En avant, bec au vent! on n'a que trop tardé! Pille, houspille! Cogne! Éborgne! Fracasse en premier la marmite!

Lahuppe [s'interposant]: - Voyons, satanées sales bêtes que vous êtes, qu'est-ce qui vous prend de vouloir massacrer deux hommes qui ne vous ont rien fait, et les mettre en morceaux, des gens qui sont parents et alliés de ma femme?

Le Coryphée: - Ah oui? on va s'en priver! on ferait plutôt grâce à des loups! Sais-tu pires ennemis dont nous pourrions nous venger?

Lahuppe: - Et si, tout en étant par la race vos ennemis, ils sont par le cœur vos amis, venus ici pour nous enseigner quelque chose d'utile?

Le Coryphée: - Et comment ces gens-là nous révéleraient-ils ou nous enseigneraient-ils quoi que ce soit d'utile? Ce sont nos ennemis héréditaires!

Lahuppe : - Mais voyons, de nos ennemis il y a beaucoup de leçons à recevoir, quand on est sage! Précaution, en toute chose, c'est ce qui sauve. Or ce n'est pas d'un ami qu'on peut attendre de quoi nous persuader de ça, tandis qu'avec l'ennemi c'est vite fait, et par force! Ainsi les cités humaines, ce sont leurs ennemis - par leurs amis, certes - qui leur ont appris à s'évertuer pour élever de hautes murailles, et à posséder des vaisseaux de guerre! Et cette leçon là, c'est la sauvegarde pour les enfants, les foyers, les biens.

Le Coryphée: - Ma foi, commencer par entendre leurs raisons, ça peut être utile, à mon avis. Possible qu'il y ait en effet quelque sage leçon à prendre, même de nos ennemis.

(Vers ~365-~382)

****

Prométhée: - Zeus, il est claqué!

Ralliecopain: - Claqué? vers les quelle heure?

Prométhée: - Depuis que vous avez colonisé les airs. Des sacrifices? Il n'y a plus un seul homme pour en offrir un seul aux dieux! Plus un fumet de gigot pour monter vers nous depuis ce moment-là! Nous jeûnons, comme aux Thesmophories, faute d'offrandes! Les dieux barbaresques ont faim comme des Illyriens, ils craillent! Ils disent qu'ils vont faire une descente en force contre Zeus, s'il n'obtient pas que les marchés leur soient ouverts pour se ravitailler en gras-double découpé!

(Vers ~1515-~1520)

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Les Thesmophories

Agathon: - Vieillard! vieillard! les houspillages de l'envie viennent à mes oreilles, mais leur venin s'émousse sur mon cœur! La garde-robe que je porte est congruente au propos que je nourris. Car un homme doit, s'il est poète, gouverner ses façons en fonction de ses œuvres, en fonction des compositions poétiques qui le requièrent: par exemple, si ce sont des drames à femmes, il se doit d'entretenir connexion de manières entre sa personne physique et ses sujets.

Mnésiloque [à part]: - Alors tu joues à fouette-cocher quand tu composes une Phèdre?

Agathon: - S'il fait une pièce à hommes, il est doué en sa personne des éléments fondamentaux de la chose. Mais pour ce dont nous sommes privés, c'est par une mimétique, dès lors, que nous en opérons l'annexion.

Mnésiloque [à part]: - Hé bien, quand tu feras une pièce à satyres, appelle-moi derrière toi: j'offre une collaboration comme boute-en-train!

(Vers 146-~158)

**

Le chœur: - Allons, à la trace!

                     mettons-nous en chasse

                     partout, vite, vite!

                     N'y aurait-il point

                     dans les lieux un autre

                     intrus clandestin?

                     Jetez l'œil partout,

                     par ici, par là!

                     furetez partout

                     scrupuleusement!

Car si nous le prenons, son acte sacrilège

sera puni. Bien plus, il servira d'exemple

aux excès criminels de tous les autres hommes,

    à leurs forfaits et conduites impies!

Ainsi avec éclat viendra-t-il confesser

          l'existence des dieux,

      inculquer à tous les humains

   le saint respect des puissances célestes,

         et la juste observance

de nos lois d'ici-bas et de celles d'en haut,

dans le souci pieux de faire ce qu'il faut.

Et s'ils ne font pas, que leur adviendra-t-il?

Voici: celui d'entre eux qui sera convaincu

        d'une conduite impie

        deviendra frénétique

   tout enfiévré de rage et de délire;

      il fera voir à nos compagnes

et à tous les mortels que la Divinité

sait punir à l'instant les actes qui insultent

à nos lois d'ici-bas comme à celles d'en-haut!

(Vers ~665-~687)

*

Le Coryphée: - A nous maintenant de venir faire notre propre éloge face au public. Car enfin tout le monde débite une foule d'horreurs sur l'engeance femelle; comme quoi nous sommes tout poison pour l'humanité, et c'est de nous que tout vient: disputes, querelles, "funestes factions", chagrin, guerres... allons, dites voir: si nous sommes un poison, pourquoi nous épousez-vous, si vraiment nous sommes un poison?  Pourquoi nous défendez-vous de sortir, et d'être prises à nous pencher dehors? Pourquoi êtes-vous si enragés à garder votre poison? Et si votre petite femme s'en va quelque part, et qu'alors vous la trouviez sortie, vous voilà fous furieux, alors que vous devriez vous livrer aux actions de grâces et à la jubilation, si vraiment vous avez trouvé votre poison évaporé de chez vous, au lieu de lui tomber dessus en entrant? Et si nous nous endormons chez telle ou telle - à force de s'amuser, la fatigue vient -, chacun se met en quête de son poison, en faisant le tour de tous les lits. Et on glisse le nez par la fenêtre, vous essayez de reluquer le poison. Et si on se retire pudiquement, vous voilà bien plus emerillonés pour apercevoir le bout du nez du poison.

(Vers 786-~800)

****

L'Assemblée des femmes

Gaillardine [au public]: - Eh bien, qu'on s'abstienne de toute contradiction et de toute interruption avant d'être au fait du propos dont il s'agit, et d'avoir écouté l'orateur.

Je vais vous dire: il faut donner part à tous de toutes choses, en communauté; égalité de ressources pour vivre, au lieu que l'un soit riche et l'autre pauvre, que l'un ait de vastes terres à cultiver, et, l'autre pas même de quoi se faire ensevelir, l'une foule d'esclaves à son service, et l'autre pas même un valet. Je pose une seule condition de vie, commune à tous, la même pour tous.

Miravoine: - Pas possible? Commune à tous? Merde alors!

Gaillardine: - Manges-en d'abord, je prendrai ta suite!

Miravoine: - Ah! La merde aussi on la mettra en commun?

Gaillardine: - Mais non, sacrebleu! C'est toi qui t'emballes et qui m'interromps! Ce que j'allais dire, c'est: pour commencer, communauté de terres, de l'argent et de tous les avoirs personnels. Sur ce fonds commun, c'est nous qui vous nourrirons: à nous la gestion, le contrôle des dépenses, et la mise au point du Plan.

Miravoine: - Et pour celui dont l'avoir n'est pas en biens-fonds, mais en argent et en devises? cette fortune-là est invisible!

Gaillardine: - Il la versera à la masse.

Miravoine: - Et s'il ne la verse pas? S'il fait un faux serment pour la garder, comme il en a déjà fait d'autres pour la gagner?

Gaillardine: - Mais elle ne lui servira plus à rien de toute façon.

Miravoine: - Comment ça?

Gaillardine: - Le besoin n'imposera plus aucun labeur à aucun citoyen. Tout appartiendra à tous: pain, salaisons, galettes, pèlerines, vin, couronnes, pralines. Ainsi quel avantage aura-t-on à ne pas verser ce qu'on a? Creuse-toi bien, tu en vois un? je t'écoute.

Miravoine: - Mais voyons, aujourd'hui, les plus voleurs, c'est bien ceux qui ont déjà tout ça à leur disposition?

Gaillardine: - Dans le temps, oui, mon bon - quand nous suivions les lois du vieux temps. Mais à présent qu'on vivra sur le fonds de la communauté, quel avantage aura-t-on  à ne pas verser ce qu'on a.?

Miravoine: - Suppose un type qui avise une mignonne: il la convoite, il veut la tromboner: c'est en puisant dans ses fonds privés qu'il pourra lui faire un cadeau. En fait de jouissance en communauté, il aura couché avec elle!

Gaillardine: - Mais gratis il aura le droit de coucher avec! J'institue aussi la communauté des femmes entre tous les hommes: pourra les mettre au lit avec lui et les engrosser qui voudra.

Miravoine: - Mais comment les empêcher de converger tous sur la plus fraîche et jolie pour essayer de lui foncer dedans?

Gaillardine: - Les laides et les camuses auront leur place à côté de celles qui sont dans leur gloire: et qui désirera la belle commencera par s'envoyer l'affreuse.

Miravoine: - Mais nous autres, les vieux, si nous nous tapons les affreuses, comment veux-tu que nous soyons encore d'attaque pour l'étape suivante de ton programme? Ça sera la débandade!

(Vers ~590-~)

****

Plutus

Toussicard: - Et ton infirmité, comment est-ce arrivé? explique-moi.

L'Argent: - C'est à Zeus que je dois ça, dans sa hargne envers les hommes. Quand j'étais encore gamin, je l'ai menacé de n'aller que chez les gens honnêtes, sages, et de conduite rangée. Alors il m'a rendu aveugle, pour que je ne puisse plus en reconnaître aucun: tant il a de hargne pour les braves gens!

(Vers 86-~92)

*

La Dèche: - Si L'Argent y voyait de nouveau et se partageait équitablement, le champ des activités et ingéniosités humaines, qui le cultiverait? plus personne! Tout ça disparaîtrait, et alors, qui consentira à battre l'enclume pour votre service, à construire des bateaux, à être tailleur, charron, cordonnier, blanchisseur, tanneur, à

     déchirer de son soc la glèbe des guérets

     afin d'y moissonner les trésors de Cérès,

si vous avez licence de vivre en fainéants sans vous soucier de tout ça?

Toussicard: - Balivernes et balançoires! Pour tous les travaux que tu viens de faire défiler, c'est nos serviteurs qui trimeront.

La Dèche: - Et d'où en auras-tu, des serviteurs?

Toussicard: - Nous les achèterons avec notre argent, ça va de soi.

La Dèche: - Mais d'abord, qui sera vendeur, puisque l'autre aussi aura de l'argent?

Toussicard: - Quelque trafiquant cupide, venu de Thessalie, pays de razzias et de marchands d'esclaves.

La Dèche: - Mais d'abord et d'une, il n'y aura plus non plus, de marchand d'esclaves, si on applique ton programme, ça va de soi. Qui voudra, s'il est riche, risquer sa propre peau pour faire ce métier-là? Donc tu seras forcé de te mettre toi-même à la charrue, à la bêche, et tous autres travaux pénibles; et tu traîneras une vie beaucoup plus rude qu'à présent.

Toussicard: - C'est la grâce que je te souhaite, à toi!

La Dèche: - Et puis, tu ne pourras plus dormir dans un lit - plus de lits! - ni sur des tapis: qui consentira à faire le tisserand, si sa bourse est pleine? Plus de parfums à vaporiser pour la mariée quand vous célébrerez sa noce! plus d'étoffes somptueuses pour la parer de toute la gamme de leurs teintes et de leurs drapés! La belle avance, d'avoir de l'argent, si vous êtes privés de tout cela! C'est moi qui vous procure largement tout ce dont vous avez besoin; car c'est moi qui, comme la patronne qui fait marcher son monde sans quitter son fauteuil, force les artisans, par le besoin, oui, la dèche, à se chercher un gagne-pain.

(Vers ~510-~533)